[marge gauche] Londres M. Woodmason
[marge droite] Paris le 19 Juin 1780.
Votre lettre du 2 Juin, M., croise les miennes du 24 et 28 mai dans lesquelles j'ai instruit M. Farquharson des conditions auxquelles il me conviendrait de traiter avec vous.
Ces lettres & la vôtre déposeront de la différence de vos procédés avec ceux de la Société.
Tandis que par égard pr. les démarches que vous pouvez avoir faites, et malgré le meilleur marché et les facilités qu’on lui offre en France elle se détermine à vous faire une commande, vous nous ecrivez une lettre offensante pr. M. Le Tellier l’un de nous, et menaçante pr. moi. Vous nous traduisés devant Mylord Schelburne, vous mettez dans sa bouche des termes de mépris pr. un homme de mérite et qui n’est point mon agent, mais mon ami et qu’il aurait bien mal jugé s’il en avait pris l’idée que vous hazardés ; ce que je ne crois point ; vous nous dites ensuite que si la mer ne nous séparait pas, vous nous feriez un procès mais qu’à défaut de cela, vous et les vôtres ne négligerez rien pr. nous nuire dans votre païs : vous allez jusqu’a faire envisager que vous y trouverez d’autant plus de facilité que j'ai donné à l'Angleterre assez de sujets de m’en vouloir sans celui la.
Cependant vous nous proposés vos papiers en nous disant que vous seul pouvez nous en fournir en Angleterre, et vous fini par me menacer que si la compagnie ne vous en achette pas, l’intérêt de votre païs vous obligera de publier mes procédés à votre égard.
Je ne puis m’empêcher de sourire quand je vous vois essayer d’intéresser toute l’Angleterre aux injustes ressentimens d’un fournisseur parce qu’on a trouvé ses prix trop chers et ses conditions trop dures. Sachez, vous qui osés me demander une caution à Londres pr. une fourniture de 5 à 6 mille guinées que les premières maisons de fabriques anglaises m’ont offert pr. 3 à 4 millions de leurs étoffes à 3 ans de crédit sans caution, si je voulais en envoyer en Amérique, et que je les ai refusées. Ce n’était pas la peine de venir à Paris solliciter chez moi la préférence de mes papiers, si votre intention était de m’insulter à votre retour à Londres par la demande d’une caution. C’est donc à la considération de Mylord Shelburne, sous les auspices duquel vous vous êtes présenté chez moi, et non à cause de vos menaces que j’ai ecrit à M. Farquharson de vous faire la commande de tout le royal superfin que j’employerai, quoique j’aye trouvé en France du papier aussi beau, meilleur pour l’impression, d’un prix plus modéré, à six ou 8 mois de terme et sans caution.
Je fais profession publique d’estimer les Anglais, ce qui ne change rien à mes sentimens politiques ; et je ne ferai point à cette nation généreuse, quoique vous en disiés, l’injure de penser qu’elle refusât les œuvres d’un grand homme parce que j’y prendrais intérêt, ni qu’elle les rejettât parce que vous n’en auriez pas fourni le papier. Si je la croyais capable de ces petitesses, non seulement je ne lui offrirais pas le Voltaire, mais je ne la croirais pas digne de lire ce philosophe, et elle en est digne sous toutes les formes.
Je veux bien n’imputer votre défaut de jugement sur ma personne qu’à la difficulté d’apprécier des hommes dont on n’entend point la langue, mais puisque je ne vous ai recu à Paris, et que M. Le Tellier ne vous a vu à Londres qu’au nom de Mylord Shelburne, puisque vous nous avez traduit devant cet homme eclairé, loin de fuir son regard, j’ai l’honneur de vous prévenir que nous nous en rapportons entierement à ses nobles sentimens ; et pour qu’il puisse nous rendre à tous justice, nous lui envoyons les copies de vos lettres et des nôtres, avec une courte instruction de ce qui s’est passé, en nous référant à sa décision. S’il trouve que le tort soit de mon côté, je suis prêt à vous faire la justice qu’il indiquera : le plus grand chagrin que puisse ressentir un homme de mon pays ce serait d’être accusé justement d’être injuste envers un homme du vôtre. Les Français et les Anglais peuvent bien se combattre, mais non cesser de prétendre à l’estime des uns des autres. Je suis sans humeur et avec la considération qui vous est due, malgré que vous en manquiez pour moi
[marge droite] sgne C. de B.
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