Pour Le Roi et
Mr le Cte de Maurepas
seuls.
Sire,
Si je ne vous ai pas donné jusqu’à présent trop mauvaise opinion de ma teste et de mon zéle ; si toutes les affaires, grandes ou petites, qui m'ont eté confiées par vos ministres n’ont pas échoué dans mes mains ; je supplie Votre Majesté de jetter un coup d’œil attentif sur ce petit travail, et d’y prendre confiance ; il est entierement pour Votre service, et je n’en veux d’autre fruit pour moi, que l'honneur de l'avoir bien rempli.
Nous sommes tous d'accord que la plus grande faute qu’on put faire aujourdui, serait de ne pas attirer à nous tout le commerce de l'Amérique, à l’instant qu’il échappe à l'Angleterre.
En conséquence, vous avés bien voulu adopter, Sire, mon projet d’administrer aux Américains, par la seule voie du commerce, des secours qu’on leur eut adressés en or, par la voie des banquiers.
En préférant cette voie; mon but a été de rendre à l’instant le commerce des Américains débiteur du notre, et de les forcer de solder tous mes envois en denrées de leur sol, sous l'espoir de nouveaux envois. Par cette seule opération, voila les Américains secourus, la route frayée à nos vaisseaux et aux leurs, la partie liée entre les ports de la France et de l’Amerique, et l'Espagne tributaire d’un commerce dont nous aurons seuls tout le fruit.
C'est en proffitant de toutes les munitions de guerre, qui depuis 1774, existaient aux excédens des magazins d’artillerie de France, c’est en mettant en pleine valeur pécuniaire des objets inutiles ou réformés, que je me suis fait un titre pour obliger l'Espagne à se mettre au pair avec la France, et que je lui demande en or aujourdui, outre le million de Livres qu’elle na déja fourni deux millions 500 mille Livres, à quoi je porte la mise nouvelle de la France, dans le mémoire remis à Mr l’Ambassadeur d’Espagne par Mr le Cte. de Vergennes. 1er bénéfice.
Je puise tous les draps, serges, toiles, bonnèts, couvertures, bas, souliers, fils, couteaux, fer blanc &c dans nos manufactures françaises. 2e bénéfice.
Tous les retours de ces envois se feront dans nos ports en marchandises d'Amérique. 3e bénéfice.
Nous fournirons à l'Espagne et autres nations de l’Europe partie de ces denrées qu’on nous soldera en argent. 4e bénéfice.
Ainsi j'ai déja rempli une de mes promesses qui est de faire avec un million seul un commerce effectif de plus de 8 millions. 5e bénéfice.
Cette spéculation en fait de commerce est la plus adroite et la plus vaste que l'esprit puisse embrasser, Plaise à Dieu que Vous fassiés, Sire, sur la guerre, ce que je fais sur le commerce, et qu’on puisse armer l'Espagne contre les Anglais par le Portugal, pendant que nos ports marchands se gorgeront de marchandises américaines, dont nous inonderons l’Europe.
Cette réunion de deux aussi grandes vues mettrait bientot la France à la 1ere place du monde politique. Esperons et travaillons.
Dans mon memoire remis à l'ambassadeur, je demande, outre les 2 millions 500 m.L. ; que l'Espagne m’accorde l’extraction des piastres, sans payer d’indult au Roi, sous le pretexte qu’il faut que cette puissance se mette, par ce sacrifice, au pair de avantage que la France fait à l'affaire commune, en lui abbandonnant le produit du surachat à la monnoie, sur les matieres d’or et d’argent.
À la vérité, je n’ai pu m’empecher de sourire un peu lorsque j’ai su que Mr le Controlleur général me refusait le surachat ; comme si je lui demandais une grace personelle.
Le surachat que je demande au Roi, pour faire marcher une affaire du Roi, n’est qu’une illusion, un présent de la main droite à la main gauche, un pretexte pour arracher à l'Espagne l'extraction de son or, sans lui payer un impot de 4 pour cent au profit d’une affaire dont elle partage la dépense et dont nous recœuillons seuls le fruit. Ce que Votre Majesté a l’air de me donner lui reste, et ce qui me vient d’Espagne vous reste encore.
Voila ce qui m'a fait sourire, quand j'ai su le refus du Cont.leurg.al sur le surachat. Tout le secrèt de cette demande est, ce que les enfans appellent en jouant, se servir de la patte du chat &c... mais je supplie Votre Majesté que ceci soit en effet un secrèt pour tout autre que le Roi et Mr de Maurepas ou Mr De Vergennes.
Cependant il faut masquer d’aussi grandes vues, des envois aussi considérables, et tout le mouvement que cela occasionne autour de moi, par quelqu’opération ostensible et commune.
Tant que je parle à l'oreille du ministre ou que j'écris à mon maitre, le secrèt de l'affaire est en sureté : maïs sitot que j’agis, ne pouvant tout cacher ; il faut détourner l’inquiette attention de l’Angleterre de mon véritable objèt en la portant sur une opération ostensible.
J'ai dit à Mr le C.te de Maurepas que le voile le plus naturel etait de me charger, par une lettre de lui, approuvée de Votre Majesté, de payer pour Votre service chez l'etranger.
Je payerai ou ne payerai pas pour la cour à l’etranger, cela fait peu de chose à mon affaire. Mais il importe que j’y sois ouvertement autorisé, pour masquer aux Anglais et mesme aux Français l’objet de tout le mouvement d’or et de papier qui se fait chéz moi. Cette banque que je fais aujourdui tout naturellement avec l’or de la France et de l'Espagne sans autorisation, augmentera de force et de crédit par la seule illusion de cette lettre. Déja, sur le seul soupçon que je paye pour le Roi à l'etranger, on n’a offert bien des millions.
Le commerce me parait prendre assés bonne opinion des opérations de ma cervelle, et c’est avec l'opinion, Sire, qu’on fait tout, et qu’on tire le plus grand parti des circonstances. Avec cet air de banque de cour, je me chargerai de faire passer à nos colonies tout ce qui sera necessaire à nos troupes. Et par ces précautions, j'aveuglerai les curieux et je ferai de bonne besogne. Et c’est ce que je vous supplie Sire de vouloir bien esperer de moi, en m’aidant des moyens imaginaires que je demande à Votre Majesté.
Je viens, Sire, de penser tout haut devant Vous sur les affaires que Vous m'avés confiées, avec la respectueuse confiance que je parle à Votre Majesté seule et à Mrs le C.te de Maurepas et de Vergennes.
Caron de Beaumarchais
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