Paris ce 1erJanvier 1778.
Monsieur le Comte
Je me hâte de vous apprendre qu’un nouvel exprés envoyé par Lord North est arrivé hier a Paris. On ne l’a pas perdu de vue depuis son départ de Londres. Il a ordre d’ebranler la députation à quelque prix que ce soit. Peut etre mesme est il porteur du sauf conduit du Roi dont je vous ai parlé ! On le croit du moins.
C’est le cas ou jamais de crier tu dors Brutus. Mais je suis bien sur que vous ne dormés pas : de votre coté vous voyés que je ne veille pas mal non plus.
Soyés certain aussi que les ministres anglais ne contiennent le ressentiment universel qu’en assurant tous leurs amis, qu’ils travaillent sincèrement à la paix de l’Amérique et qu’il vaut autant pour la nation qu’ils la fassent que les lords Chatam &c. &c. &c.
Le Roi d’Angleterre a promis au Lord Germaines de sacrifier Burgoine et de le soutenir ; mais le peuple et l’opposition soutiendront ce dernier, et son arrivée et la rentrée décideront tout, si tout n'a pas eté décidé avant ce moment.
Ainsi la paix avec l’Amérique parait absolument résolue. Voila ce que l’on m’écrit tres expressément, et c’est à la suite du nouvel agent d’Angleterre que m’arrivent ces notions.
Quant a moi ; l’on m’apprend par la mesme voie que le ministére de France a fait remettre aux Américains ici des secours en argent par Mrs Grand, que les ministres anglais le savent de bon lieu et que je suis éconduit, ce qui, dit on, ne fache personne en Angleterre, je le crois.
Donc j’ai perdu le fruit des plus nobles et incroyables travaux par les soins mesme qui mènent les autres a la gloire.
Je m’en suis douté plus d’une fois aux choses étranges qui m’ont frappé les yeux dans la conduite des Américains avec moi.
Misérable prudence humaine ! tu ne peux sauver personne quand l’intrigue s’acharne a nous perdre !
Monsieur le Comte, vous etes un des hommes sur l’equité duquel j’ai toujours le plus compté. Vous n’avés pas mesme refusé quelquefois de l’estime et de la bienveillance à mon zèle actif. Avant que je perisse comme négotiant je demande à etre pleinement justifié comme agent et négotiateur. Je demande à rendre mes comptes afin qu’il soit bien prouvé que nul n’aurait pu faire autant avec aussi peu de moyens et à travers tant de contrariétés.
Il est certain que cet eté Mr le Cte de Maurepas me permit d’acheter et d’envoyer des fusils en Amérique et me promit que lorsqu'ils serai[en]t partis, il me les ferait rembourser en argent ou remettre en nature, parce qu il craignait alors l’indiscrétion de ce qui tenait à Mr de St Germain. Je les ai achétés, fait partir et donné en paiement mes effets qui vont écheoir et cependant Mr le Cte de Maurepas semble avoir oublié sa promesse. Cet article et l'achat et chargement de mon vaisseau de Rochefort m’arrièrent de plus de 800 m.L. par l’incroyable retenue de mon vaisseau dans le port, chacun me regarde comme perdu et tout le monde me demande son argent. Cependant prèt a périr faute de pouvoir partir et payer, la teste ne m’échape point encore : Vous en avés pu juger par l’ouvrage froid et raisonné que je vous ai remis samedi.
Mais j’avoue que je suis au bout de mon courage et de mes forces ; par l’assurance que je recois d’Angleterre que Mrs Grand se sont emparés d’une confiance que j’avais cru tant méritér.
Cela me flétrit le cœur. J’ai rempli le plus épineux des devoirs ; il faut que je prouve que je l’ai bien rempli, et c’est en rendant mes comptes que cette vérité doit éclater.
Après cela s'il faut déposer mon billan aux consuls et m’enfuir. Que Dieu me conduise ! Il sera bien prouvé alors que le Roi a perdu un bon serviteur, mais les evenemens ni les hommes n’auront eu le pouvoir de me deshonorer.
Mais laissons cela pour aujourd’hui. Un agent arrivé d’Angleterre est bien plus important que la perte ou le soutien d’un particulier comme moi. Je viens d’en prévenir Mr Lenoir.
Soyés heureux, Monsieur le Comte, et cette année et toutes les autres. Personne ne merite mieux que vous de l’etre et personne aussi ne le souhaite aussi véritablement que
://: Beaumarchais
Mr le Cte de Vergennes.
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