Paris ce 8 Mars 1777. Dimanche matin
Encore une lettre, allés vous dire ! Il ne finit point ! Eh ! comment finir, Monsieur le Comte, lorsque de nouveaux objets excitent sans cesse mon attention et ma vigilance ? Il faut bien que vous sachiés tout ! Un sécrétaire particulier de Lord Germaines est arrivé ici par le Havre, envoyé secrettement a Mrs Deane et Franklin. Il est porteur de propositions de paix. La plus superbe récompense lui est promise s’il réussit à les gagner. Les offres de l’Angleterre à l’Amérique sont telles qu’un député peut les envoyer a Philadelphie avec honneur.
Le Docteur, dans ce moment, veut éloigner de France Mr Deane. Et mon travail à moi c’est d’empécher qu’il ne parte. La mâle fermeté de ce républicain peut seule arretter les insinuations de toute nature dont on use envers le Docteur. Enfin il faut vous dire ce qui est trop long à vous écrire. Et c’est ce que je ferai quand vous me l’ordonnerés. La paix ou la continuation de la guerre dépendent de trop peu de chose pour que vous puissiés refuser d’influer aussi facilement sur ce grand évenement.
Et Linguèt ! autre objet de sollicitude ! Peut on pousser l’aigreur aussi loin ? Ce n’est pourtant pas un méchant homme. C’est un homme aigri et surtout poussé a ce qu'il fait par l’intrigue.
L’ouvrage qu’il prépare va donner du chagrin a Mr de Maurepas, à vous du déplaisir, à Mr D'Aiguillon le coup de la mort, et une joie, un plaisir indicible a tous les eñemis de l’administration actuelle. Peut etre est il trop tard pour rémédier a cela. Peut-etre est il encore possible de tout arrétter sans se compromettre. Quelque soit votre opinion là dessus ; je vous offre, j’offre a Mr De Maurepas des efforts qui peut etre auront plus de poids que ceux de l’autorité. Je l’aimais ce Linguèt. Son eloquence me charmait. Il paraissait faire assés de cas de la force et de l’honèsteté de mon caractère. Voyés Monsieur le Comte, voyés avec Mr De Maurepas. Vous connaissés ma discrétion ; et j’en ai quelquefois ramené de plus méchants. Il est affreux que des ministres aussi gens de bien soient vilipendés par une plume aussi acérée. Il est douloureux que la France soit privée d’un homme aussi éloquent. C’est le plus vain et le plus irrascible de tous les ecrivains. Mais il est faible comme un enfant devant un homme qui sait son secrèt. Voyés. Tout ce qui est honèste, je le puis. Je le dois à Mr De Maurepas et à vous. Eh ! Si vous avés quelque confiance dans mon attachement qui me rendra plus fort de moitié, parlés. Personne ne sera compromis si j’enchaine ce tigre ; et personne ne le sera, si mon zele et mon eloquence ont manqué leur effet. C’est ce petit coquin de La Chevre qui a répandu des exemplaires de cette lettre. Il en est arrivé d’autres par la Hollande. Eh ! Pourquoi tout ce train ? pour une critique littéraire ! Je suis dézolé du triomphe que je vois sur certains visages. Voulés vous en jaser ? Mr De Maurepas veut-il m’entendre, et se concerter ? Sur tous ces objets j’attens vos ordres.
C’est un bonheur pour moi de vous donner de nouvelles preuves de mon attachement respectueux.
T.S.V.P.
Lundi matin
Hier, vous ou Mr Gérard avés vu Mr Deane. Pendant qu’il était à Versailles quelqu'un était chez moi qui m’instruisait.
Les propositions de l’Angleterre sont belles, acceptables. On a trop flatté en Amérique les peuples d’une alliance avec la France. S'ils sont trompés sur ce point desiré, si vous ne répondés pas nèt sur la question qui vous sera bientot faite à cet égard, la paix est décidée avec l’Angleterre et sera promptement conclue. Les succès militaires ne donnent point tout ce qui manque à une grande nation. Elle fait aujourd’hui l’impossible pour se soutenir. Mais soyés sur qu’elle ne peut aller plus loin sans vous, ou sans se raccomoder ; voila ce qui m’a bien été prouvé hier. J’ai là dessus plusieurs propositions a vous faire ; à faire à Mr De Maurepas. Vous m’avés ecrit sur la lecture de mon dernier memoire que je vois en noir. Soyés certain pourtant que si Philadelphie eut été prise on n’aurait pas attendu un moment de plus pour vous parler comme aux Hollandais. quitte a répondre comme eux.
Si vous avés vu le Prince de Marsan hier, il vous aura assuré que nous nous sommes rendus inexpugnables sur le plan de Mr Genée. Faites la guerre quand vous voudrés. Le Roi a 150 millions à toucher 8 jours après nous avoir adoptés.
Mr le Cte de Vergennes.
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