[1r]
[En haut en droite] Londres, ce vendredi 3 mai 1776
Monsieur le comte,
[À droit d'une autre main] repondu le 10
J’ai trop peu de temps devant moi pour faire autre chose que vous accuser aujourd’hui la réception de votre paquet du 26 avril, contenant une grande lettre de vous, une plus particulière, et deux lettres de M. de Sartines, que M. Garnier m’a remises ce matin, jour du courrier qu’il envoie à Calais.
D’ailleurs, il n’y a rien de bien important ici que la nouvelle de l’évacuation de Boston, arrivée il y a trois jours. L’évacuation est du 17 mars. Les lettres du général anglais et des officiers sont du 24 mars, à bord des vaisseaux partant pour Halifax sans avoir détruit Boston, sans avoir, dit-on, enlevé le canon de cette ville, et sans avoir été troublés dans l’embarquement par les Provinciaux, qui sans doute leur font ce qu’on appelle le pont d’or.
Le gouvernement met à cette nouvelle un air d’approbation, de mystère et même d’intelligence. Il voudrait bien la faire regarder comme une ruse ordonnée par les ministres ; mais cela ne prend pas. Il est trop certain que l’impossibilité de tenir plus longtemps dans Boston, faute de vivres, en a chassé les Anglais. Cela me rappelle que cet hiver, en France, quand mes nouvelles m’apprenaient que les Anglais manquaient de tout, milord Stormont répandait, avec une imposture sublime, que les troupes du roi y étaient paix et aise, à boire du punch, les pieds sur les tisons, pendant que les insurgents mouraient [1v] de froid et de faim, disait-il, au milieu des neiges. A la fin tout se découvre ; et puis on est si honteux !
Cette évacuation, l’entrée du général Lee avec vingt-deux mille hommes dans New-York, dont il a chassé tous les gens suspects; et ces Hessois, que vous m’apprenez être encore au logis, quoiqu’on les dise ici partis depuis longtemps, tout cela me confirme ce que je vous ai mandé, le dernier courrier, que les Américains sont bien de tout point, les ingénieurs et la poudre exceptés. Ah ! monsieur le comte ! par grâce, de la poudre et des ingénieurs ! Je ne crois pas avoir jamais rien tant désiré.
Milord Rochefort m’a répété, ce matin, qu’il refuse absolument la vice-royauté, parce que lord North ne veut par perdre le fruit de 200 mille guinées qu’il a dépensées pour établir la forme du gouvernement actuel en Irlande, en permettant que le vice-roi n’y réside pas sans cesse, condition à laquelle lord Rochefort avait attaché son refus ou son acceptation. J’en suis très fâché.
Nous eussions toujours appris par l’Irlande même tout ce qu’il y aurait eu d’intéressant à savoir sur les affaires de cette île ; et cela pouvait avoir son degré d’utilité.
Le comte de Lauraguais a maintenant repris sa place, après avoir été forcé d’en sortir et d’user de la voie des papiers contre le Texier, mais seulement, comme il le dit lui-même, jusqu’à ce qu’il rencontrât quelque protecteur outré de cet homme, avec lequel [2r] il put se mesurer sans honte, et s’élever au-dessus de l’ignominie d’avoir uniquement et toujours cet indigne adversaire en tête.
Je ne doute pas que M. Garnier ne vous envoie le dernier détail dans lequel il s’est trouvé forcé de figurer lui-même. Mais comme le tout s’est passé avec prudence et dignité de sa part, avec noblesse et fermeté de celle du comte, et de la part de milord Holdernesse, dont il s’agit, avec tous les égards dus à des informations envoyées par vous sur le Texier, et qu’enfin ce lord a chassé l’homme de se maison, il faut espérer que cette tracasserie, qui tire en longueur, va finir par force de durer, comme toutes choses mondaines, suivant l’expression charmante de Rabelais.
Mais je crois qu’un ambassadeur qui eût succédé immédiatement à M. de Guines, eût essuyé ce tracas en arrivant à Londres. Car, ou il aurait mangé partout avec Texier, ou il n’aurait été nulle part ; ou s’il s’en fût expliqué, il tombait tout juste dans le cas du comte de Lauraguais.
M. le duc d’Orset est venu chez moi, en sortant de chez M. Garnier, me forcer de m’expliquer aussi sur le compte de ce Texier, ce que j’ai fait sans humeur et sans passion, mais avec la force et la vérité, principes de toute ma conduite.
Je vous rends grâces de vos obligeantes bontés sur mon affaires d’Aix. Je vous rends grâces des honorables encouragements que l’approbation du roi et la vôtre donnent à mes travaux. Voilà ce que j’appelle mes succès. [2v] Et si quelque chose pouvait accroître mon émulation, ce serait cette douce et très douce récompences que j’en reçois, grâce à votre bienveillance, qui me pénètre jusqu’au fond de l’âme.
On a beau dire, monsieur le comte, un peu d’exaltation dans le cœur d’un honnête homme, loin de nuire à ses actions, vivifie tout ce qui touche, et lui fait plus faire qu’il n’eût jamais osé se promettre de sa capacité naturelle. Je la sens, cette exaltation, c’est à ma prudence à la diriger de façon qu’elle tourne au bien des affaires du roi. Conservez-moi vos bontés, monsieur le comte.
Je ne vous dis encore rien de mon héroïne, parce qu’elle est toujours au milieu de ses radotages, dont il faudrait absolument me fâcher si je voulais les entendre. Mais son beau-frère est arrivé. C’est un homme doux, et si mon héroïne n’est pas une détestable et ingrate créature, c’est par lui que j’espère la ramener à la raison.
J’ai dit à milord Rochefort, ce matin, que lord Mansfield désirait fort que son neveu Stormont obtint la vice-royauté qu’il refusait. Il m’a répondu : Un Ecossais ! Y pensez-vous ? Cela est bien plaisant ; leur ministère en est plein ! Cette Angleterre offre en petit le tableau de l’univers, où l’harmonie générale est fondée sur une guerre continuelle de tous les êtres les uns contre les autres. Nul Etat en Europe ne fournit un pareil phénomène.
Je suis aux pieds de Sa Majesté, dans la posture du sujet le plus respectueux et reconnaissant.
[trait tiré]
Ci-joint une lettre du comte de Lauraguais.
[trait tiré]
|