Paris ce 21 mai 1781
Je recois, Monsieur, une lettre fort longue et fort etrange d'un homme qui prétend me connaitre et que je ne me souviens pas d'avoir jamais vu. Je vous l'envoye pour que vous déméliés quel intérèt peut me faire parvenir de tels avis. Sans entrer dans aucun détail, je juge au moins qu'il y a un grand mécontentement autour de vous, et c'est assurément un grand mal; c'est tout ce que j'y vois. Un peu plus de liant dans la conduite, moins de roideur dans l'exercice des droits rigoureux, préviennent souvent des traces qui deviennent ensuite des affaires sérieuses.
Ces gens de Kell me paraissent bien enflamés contre vous. Il n'en faut pas plus quelquefois pour traverser la meilleure entreprise. Je crois que vous avés toujours rigoureusement raison: mais de l'optique où je vous regarde, il me semble que la roideur de vos argumens, et la fiérté de votre maintien, eloignent souvent de vous ceux qu'un peu plus de douceur vous conserverait. Et quelqu'opinion que j'aye de votre zèle et de vos talens, comme vous ne pouvés tout faire, l'art de vous conserver des adjoints, ou des inférieurs pour aider à la besogne, me paroit souvent vous manquer.
Figurés vous que je n'ai pas recu une seule lettre depuis que vous vous mélés du Voltaire, qui ne m'apporte un reproche de vous: soit qu'elle vienne de Paris, ou de Londres, ou des Deux Ponts, ou de Kell. Enfin de tel endroit que ce soit, je suis perpetuellement attaqué. Il est impossible de n'en pas conclure qu'avec la meilleure intention du monde, vous vous isolés par je ne sais quoi de dédaigneux qui offense les hommes ordinaires, lesquels jugent toujours de l'homme par l'ecorce. Si vous me dites après que ce n'est pas votre faute d'etre aussi mal entouré, je vous repondrai que la masse du peuple et des ouvriers est la mesme partout; que partout on fait des etablissemens avec des instrumens qui ne valent pas mieux que ceux que vous employés;
Et qu'en général tous les reproches qu'on fait de vous ont pour principe un air de supériorité dédaigneuse qui désoblige tout le monde.
Cette infléxible hauteur est ce qui vient de perdre Mr Neker. Un homme a beau avoir les plus grands talens; dès qu'il vend sa supériorité trop cher à ceux qui lui sont subordonnés, il s'en fait autant d'ennemis. Après cela tout va au diable, sans qu'il y ait de la faute de personne.
Vous sentés bien que je ne fais pas grand cas de la lettre que je vous envoye et qui sent la lâche délation à pleine bouche: mais aussi je ne puis m'empécher de réfléchir que de toute part on m'en ecrit plus ou moins, sur ce ton: d'où je conclus qu'il vous manque l'art si nécessaire de concilier les esprits, sans lequel on ne fait rien nulle part.
Mr Neker a donné samedi sa démission qui a eté acceptée. C'est Mr Joli de Fleuri qui lui succede.
Je joins à ceci un paquet de Mr votre frere postérieur à ma derniere lettre.
Eclaircissés moi je vous prie d'où nait cet affreux tracas de Kell pour lequel on vient m'implorer jusqu'en mon cabinet.
Je vous salue.
Mr Le Tellier
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