1er décembre.
… Mon opinion, sur l'excellent époux que vous regrettez, avait dès longtemps prévenu tout ce que vous inspire à cet égard un intérêt bien légitime et bien digne d’éloges. J'ai toujours été indigné des calomnies et des persécutions aussi odieuses qu'absurdes dont il a été si souvent l'objet. Soyez sûre : Madame, qu'à cet égard la justice sera complétement faite, et c'est même une des raisons qui m'ont fait penser tout de suite à faire entrer son article dans le chapitre de la Comédie dans ce siècle, quoiqu'il tût depuis longtemps entre les mains de l'imprimeur : l'article n'est pas fait ; il a fallu d'abord, suivant ma méthode, relire tous ses ouvrages, et j'ai peu de temps pour lire, parce que j'en dépense beaucoup à écrire. Ce morceau, d'ailleurs, doit être travaillé et réfléchi. J'en ai d'autres à terminer auparavant, et peut-être aurai-je le plaisir de vous revoir avant de le commencer ; il n'en vaudra que mieux à tous égards.
Vous ne devez pas être moins tranquille, Madame, sur ce qui concerne son talent ; j'en ai toujours fait cas, et j'aime à rendre justice ; j'aurais mieux aimé, sans doute, la lui rendre de son vivant, et je l'estimais assez pour y joindre, sans craindre de le blesser, les observations de la critique désintéressée : il n'aurait eu place alors que dans l’aperçu rapide sur la littérature actuelle qui terminera mon ouvrage. Ses titres littéraires appartiennent aujourd'hui à la postérité, et quoi qu'elle soit encore bien voisine de lui, je tâcherai de la faire parler comme si elle en était déjà loin. Mon jugement ne sera pas suspect, j'étais plus de sa société que de ses amis, et je n'ai pas été dans le cas de recevoir de lui aucun des services qu'il rendait si volontiers aux gens de lettres, et que je n'ai pas ignorés.
... J'aurais voulu pouvoir lui rendre (à Beaumarchais) ce témoignage,–qui n'est pas le moins honorable,– qu’il avait été du nombre des hommes de talent qui n'ont jamais attaqué la religion; je le lui aurais rendu d'au tant plus volontiers, que je regrette plus de ne pouvoir me le rendre à moi-même, je suis privé de ce plaisir par la mal heureuse lettre qu'il écrivit environ quinze jours, ce me semble, avant cette mort si prompte et si imprévue qui vous l'a enlevé. Cette lettre et les circonstances ou elle fut écrite m'ont affligé, et je vous connais un assez bon esprit pour croire que vous ne l'avez pas approuvée. Je suis sur au moins que vous ne trouverez pas mauvais que je ne t'approuve pas. Cet écart, chez un homme d'ailleurs si éclaire, est une suite de la contagion révolutionnaire; et je n'ai pas le droit d'être sévère sur ce genre d'erreurs.
… Agréez, etc.
DELAHARPE (sic)
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