| Contenu | Madrid, ce 23 Xbre 1764.
Monsieur le Duc,
Je m’étais flatté vainement de l’espoir de vous présenter de vive voix mon très humble respect au commencement de cette année ; mais je suis dans un pays où l’adage favori est poco a poco. Notre vivacité, qui dégénère fréquemment en impatience, est appelée la furia francese ; on n’en tient compte, et rien ne va que le train ordinaire. J’emploie le loisir involontaire que cette lenteur me procure à étudier de mon mieux le pays où je vis et les hommes qui l’habitent, dont l’insouciance fait le fond du caractère ; mais on peut dire, à leur louange, qu’ils sont généralement bons, sobres et surtout très patients. Dans le haut état, il n’y a d’autre considération que la personnelle ; je ne m’aperçois pas que le rang en donne à ceux qui n’ont ni crédit dans les affaires, ni ce qu’on appelle qualités transcendantes. Comme chacun vit chez soi, à l’exception des assemblées appelées tertulias, qui sont plutôt cohues que sociétés, où tout ce qui est connu entre et sort comme dans l’église, et comme l’on ne mange jamais chez autrui, les plus grands seigneurs ne sont presque connus que de leurs familles ; le faste des valets est poussé ici à un excès dont le seul Lucullus fournit un exemple. Le duc d’Arcos, capitaine des gardes, paye au moins pour 100,000 écus de gages par an.
Le duc de Medina-Celi porte cela encore plus loin, et tout le reste va plus en raison de son rang que de ses moyens ; cette manie rend ces gens-ci fort pauvres au milieu d’assez grandes richesses. Un homme de votre rang, monsieur le Duc, qui est garçon, et n’a que 80,000 ducats de revenus, est toujours mal aisé. Il n’y a pas de pays au monde où le gouvernement soit aussi puissant. Comme il n’y a nul ordre intermédiaire entre le ministère et le peuple qui tempère l’activité du pouvoir législatif et exécutif, il semble que l’abus doit être souvent à côté de la puissance. Cependant il n’y a pas de prince qui use plus sobrement d’un pouvoir sans bornes que le roi d’Espagne ; pouvant tout décider d’une seul mot, la crainte de commettre une injustice l’assujettit volontairement à des formes qui font rentrer les affaires dans le train ordinaire des affaires des autres pays, dont celui-ci même se distingue par la grave lenteur.
Le ciel est ici d’une pureté admirable, et c’est un avantage que je sens beaucoup plus que les gens du pays qui n’ont jamais vu les hivers gris et mouillés de chez nous. Depuis que l’obstination du prince régnant à nettoyer la ville de Madrid a vaincu l’obstination des Espagnols à rester dans l’ordure, cette ville est une des plus propres que j’aie vue, bien percée, parée de nombreuses places et de fontaines publiques, à la vérité plus utiles au peuple qu’agréables à l’homme de goût ; un air vif et appétissant circule partout avec facilité, il est même quelquefois d’une vivacité qui va jusqu’à tuer sur place un homme à l’entrée d’un carrefour ; mais cela n’arrive jamais qu’à quelque Espagnol épuisé de débauche et brûlé de vanille. Ce peuple allie une dévotion superstitieuse à une assez grande corruption de moeurs ; et l’on a chez nous une très fausse opinion des Espagnols quand on les croit jaloux : cette frénésie est peut-être reléguée dans quelques villes de province ; mais aucunes femmes au monde ne jouissent d’une aussi grande liberté que celles de cette capitale, et l’on n’entend pas dire qu’elles négligent ordinairement les avantages de cette douce liberté.
J’ai visité avec beaucoup de soin la bibliothèque fameuse du palais de San Lorenzo, appelé par corruption l’Escurial. Je crois, monsieur le Duc, avoir entendu dire à M. de Grimaldi qu’il vous avait envoyé le catalogue des livres et manuscrits qui la composent. Comme il y a ici beaucoup plus d’esprit que d’acquit, ces beautés si précieuses pour nos savants ne sont en ce pays que l’objet d’une stérile curiosité. Le cellier des moines qui gardent ces livres m’a paru mieux tenu, plus visité et plus exactement étiqueté. Un de ces religieux fort honnête m’a fait présent d’un gros Pétrarque très ancien, mais cela n’a pas assez de barbe pour mériter une place au château de Montrouge. Une des choses qui m’a le plus frappé dans ce très magnifique couvent, c’est la condamnation des livres de presque tous nos philosophes modernes qui est affichée publiquement auprès du choeur des moines. Les ouvrages proscrits y sont nommés ainsi que leurs auteurs, et par prédilection votre ami Voltaire, dont on condamne non seulement tous les ouvrages qu’il a faits, mais encore tous ceux qu’il fera par la suite, ne pouvant sortir que du mal d’une plume aussi abominable. Je lui avais écrit de Bayonne pour lui envoyer la commission de M. le duc de Laval et la vôtre, monsieur le Duc. Il est resté trois mois sans me répondre, et m’a enfin écrit à mon adresse de Versailles, me comptant bien de retour, dit-il, et ne voulant pas me brouiller avec le saint Office en m’envoyant ici une lettre de lui ; mais elle m’y est parvenue sans accident.
Cette terrible inquisition, sur laquelle on jette feu et flamme, loin d’être un tribunal despotique et injuste, est, au contraire, le plus modéré des tribunaux par les sages précautions que Charles III, à présent régnant, a prises contre les abus dont on pouvait avoir à se plaindre ; il est composé non seulement de juges ecclésiastiques, mais aussi d’un conseil de séculiers dont le roi est le premier des officiers ; la plupart des grands de la première classe remplissent les autres places, et la plus grande modération résulte du combat perpétuel des opinions de tous ces juges, dont les intérêts sont diamétralement opposés. Cet arrangement fait un honneur infini à la fermeté et à la sagesse du roi, qui a eu besoin dans le temps (comme toute l’Europe l’a su) d’exiler le grand inquisiteur, chose inouïe jusqu’à lui. Les Espagnols nous reprochent avec raison nos lettres de cachet, dont l’abus leur paraît être la plus violente des inquisitions. Quand nous nous plaignons du délabrement de leurs grands chemins, ils nous reprochent nos corvées, fléau, disent-ils, bien plus terrible aux malheureux habitants de la campagne, que le mauvais état des routes n’est incommode aux voyageurs. Tout se fait en Espagne aux dépens du roi, ce qui véritablement empêche que les choses n’aillent fort vite et les fait abandonner aussitôt qu’on est occupé de soins plus importants ; mais la bonté du roi est si grande qu’il a soutenu, depuis plus d’un an, le pain dans sa capitale à un prix très modéré, quoique le froment fût hors de prix et qu’il lui en ait coûté de sa poche plus de 100,000 écus par jour. En cet article, j’admire plus la charité du roi que la prévoyance du gouvernement ; mais on s’occupe sérieusement des moyens de prévenir ces sortes d’accidents par la suite.
La justice civile de ce pays est chargée de formes beaucoup plus embrouillées encore que les nôtres, ce qui la rend si difficile à obtenir, que ce n’est qu’à la dernière extrémité qu’on y a recours. La manière dont les affaires s’y traitent est proprement l’abomination de la désolation prédite par Daniel. En affaires civiles, les témoins sont emprisonnés pour être entendus, et tel honnête homme qui saura par hasard que monsieur un tel est débiteur réellement, ou légataire, ou fondé de procuration, etc., est arrêté et mis en prison dès le commencement de l’instance seulement, pour déclarer ce qu’il sait ou a entendu dire. J’ai vu dans un arrêté de comptes, où il s’agissait de savoir si tous les articles étaient en règle, tenir au cachot trois malheureux qui s’étaient, par hasard, trouvés chez l’homme qui arrêtait le compte, lorsque son créancier y vint. Le reste est en proportion. Cette partie sera encore longtemps mal administrée, trop de gens vivent de ce désordre ; et il est trop loin des yeux du roi. La nuit prochaine, à Madrid, est l’image la plus vraie des saturnales romaines ; ce qui se consomme en aliments, la licence effrénée qui règne dans les églises sous le nom de joie est incroyable : il y a telle église de moines où ils dansent tous dans le choeur avec des castagnettes ; le peuple fait paroli, armé de chaudrons, de sifflets, de vessies, de claquettes, de tambours ; les cris, les injures, les chants, les sauts périlleux, tout est du ressort de la fête ; la bacchanale court les rues pour aller d’église en église toute la nuit, et de la va se livrer à tous les excès qu’on peut attendre d’une telle orgie. Depuis huit jours, il se célèbre une messe chantée et accompagnée par ce diabolique faux-bourdon dans une église tout à côté de chez moi, et le tout en l’honneur de la naissance de Notre-Sauveur, le plus sage et le plus tranquille des hommes. En général ici, toutes les coutumes populaires, dérivant en droite ligne des usages maures, ont une saillie de déraison et de cynisme qu’on ne rencontre point ailleurs ; il n’est pas rare de rencontrer tous les soirs des hommes et des femmes qui, plus occupés de leurs affaires que des regards des passants, [...] sur les escaliers des églises, sur ceux de l’intérieur des maisons, avec une sécurité digne du philosophe grec. La prévention contre les usages des étrangers est poussée à l’excès dans ce pays par le peuple, et beaucoup de gens distingués sont encore très peuple à cet égard, nous sommes même les moins épargnés ; mais je ne puis disconvenir que le ton moqueur et tranchant de la plupart des Français qui viennent ici contribue beaucoup à entretenir cette espèce de haine : c’est l’aigreur qui paye la moquerie.
Les spectacles espagnols sont de deux siècles, au moins, plus jeunes que les nôtres, et pour la décence et pour le jeu ; ils peuvent très bien figurer avec ceux de Hardy et de ses contemporains. La musique, en revanche, peut marcher immédiatement après la belle italienne et avant la nôtre, la chaleur, la gaieté des intermèdes tout en musique, dont ils coupent les actes ennuyeux de leurs drames insipides, dédommagent très souvent de l’ennui qu’on a essuyé en les entendant ; ils les appellent tonadillas ou saïnetes. La danse est absolument inconnue ici, je parle de la figurée, car je ne puis honorer de ce nom les mouvements grotesques et souvent indécents des danses grenadines et mauresques qui font les délices du peuple ; la plus estimée ici est celle qu’on appelle fandango, dont la musique est d’une vivacité extrême, et dont tout l’agrément consiste en quelques pas ou figures lascives [...] représentant assez bien [...] pour que moi, qui ne suis pas le plus pudique des hommes, j’en aie rougi jusqu’aux yeux. Une jeune Espagnole, sans lever les yeux et avec la physionomie la plus modeste, se lève pour aller figurer devant un hardi sauteur ; elle débute par étendre les bras, faire claquer ses doigts ; ce qu’elle continue pendant tout le fandango pour en marquer la mesure ; l’homme la tourne, il va, revient avec des mouvements violents auxquels elle répond par des gestes pareils, mais un peu plus doux, et toujours ce claquement de doigts qui semble dire : Je m’en moque, vas tant que tu pourras, je ne serai pas lasse la première. Lorsque l’homme est excédé, un autre arrive devant la femme qui, lorsqu’elle est souple danseuse, vous en met ainsi sur le grabat sept ou huit l’un après l’autre. Il y a aussi des duchesses et autres danseuses très distinguées, dont la réputation est sans bornes sur le fandango.
Le goût de cette danse obscène, qu’on peut comparer au calenda de nos nègres en Amérique, est si bien enraciné chez ce peuple, que, pour lui plaire, un homme a composé une pièce de théâtre assez comique, où des religieux étrangers ayant voulu s’opposer au goût général et en faire un crime, l’affaire bien débattue est renvoyée au pape, auquel des députés de la nation vont porter les plaintes et les voeux des Espagnols. Le pape assemble le conclave, il lit le factum des religieux, et tout prêt à condamner l’usage du fandango, il s’avise de demander aux Espagnols ce qu’ils opposent à ce mémoire ; à quoi les députés ne manquent pas de solliciter la permission de faire voir à Sa Sainteté la noirceur de leurs adversaires, en dansant le fandango devant la célèbre assemblée. Le pape ne l’a pas plus tôt permis, que l’orchestre commence le fandango et que les députés se mettent en train, ce qui ébranle bientôt la gravité du pape et des cardinaux ; dans un moment ils ne tiendront plus sur leurs sièges, ils n’y tiennent plus, le pied leur glisse, la fureur du fandango les saisit, les mouvements vont leur train, ils se mettent tous hors d’haleine ; le pape tombe, on le relève, et Sa Sainteté est forcée de convenir que cette danse est une des meilleures choses qu’elle connaisse ; les députés s’en reviennent aux acclamations du peuple qui les couronne avec des cris de joie, des sifflements qui, dans ce pays, n’ont pas la même acception que chez nous, et un tapage horrible termine le spectacle. Je terminerai ici cette trop longue lettre, dont vous pourrez vous faire rendre un compte très succinct par l’aimable Privé, car elle ne manquera pas de vous effrayer par son étendue volumineuse ; je prie seulement M. Privé, dans les retranchements qu’il y fera, de ne pas passer sous silence les assurances du profond respect avec lequel je suis, monsieur le Duc, votre, etc.
P.S. Depuis trois mois j’ai un pied dans la botte ; je compte pourtant prendre ma route par Valence et Barcelonne la semaine prochaine, pour me rendre au plus tôt à Paris.
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