[11 septembre 1779]
Au Roy
Sire,
Je ne viens point vous demander le prix de mes travaux. Vos sages ministres savent que mon souverain bonheur seroit qu’ils puissent être tous utiles à Votre Majesté.
Je ne demande point le prix de la campagne du Fier Rodrigue trop honoré qu’un vaisseau à moi ait merité l’eloge de l’amiral en combattant en ligne dans une escadre conquerante.
Mais Sire, la guerre est un jeu de Rois qui écrase les particuliers, et les balaye comme la poussiere : le Fier Rodrigue et dix autres navires qu’il convoyoit étoient destinés à des opérations de commerce également utiles à l’Etat sous une autre forme.
La mort de mon premier capitaine, 35 hommes hors de service ; le délabrement de mon vaisseau l’un des plus maltraités de l’escadre (ayant eu 38 boulets dans le flanc 4 à la flotaison, dont 2 ont percé à jour, 5 dans les matures qui les ont très offensées, un dans la grande poupe qui l’a mise en pieces, 40 dans les voiles qui les ont criblées, et le reste dans les gréemens qui les ont hachées), l’epuisement total de matelots où l’on a mis mes autres navires à leur arrivée au fort Royal pour completer les equipages de l’escadre, l’ordre au Fier Rodrigue de se reparer, et de suivre les conquêtes, l’obligation où je suis d’envoyer de nouvelles instructions au nouveau chef de ma flotte, et l’impossibilité que de plus de trois mois cette flotte marchande, qui en a déja perdu onze parte sans convoi du Fier Rodrigue pour sa vraie destination. Tout cela, Sire, ruinant ma campagne, dont les avances ont été énormes, et jettant loin les rentrées de fonds qui devraient être faites à présent, me force d’implorer les bontés de Votre Majesté.
Que je ne périsse point, Sire, et je suis content. Le service que je demande est de peu d’importance.
On me mande de la Grenade qu’on tire à vue sur moi 90 m. Livres pour les réparations urgentes du FierRodrigue.
Sur plus de 2 millions que j’ai avancé cette année à ma flotte il ne me reste à payer que 100 m. ecus moitié le 25 de ce mois et moitié au 10 8bre.
Je supplie Votre Majesté de vouloir bien ordonner que cette modique somme de 400 mille Livres me soit pretée pour quelques mois seulement de son Trésor Royal. M. le Comte de Maurepas sait par l’experience de ses bontés pour moi que je suis fidel à mes engagemens. À l’arrivée des fonds considerables que j’attends de la Martinique, où mes denrées ont été vendues, je rembourserai au Trésor le capital et les intérêts.
Ce n’est qu’aprés qu’un calcul, inapréciable aujourd’hui, aura mis sous les yeux des ministres mes pertes reéles, que j’invoquerai la justice de Votre Majesté pour leur remboursement, mais c’est à titre de grace que je demande le prêt momentané de 400 mille Livres que le désordre de cette campagne rend indispensable pour empecher de périr un des plus fidels sujets de Votre Majesté dont la perte entraineroit un découragement total.
Signé Caron de Beaumarchais
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