Paris 27 juin 1779
Milord,
MM. William Caslon et James Woodmason, l’un fabriquant de papiers, l’autre de caractheres d'imprimerie se sont présentés chés moi sous vos auspices relativement à la superbe edition que tous les disciples ou amis de M. de Voltaire desirent faire de ses œuvres complettes et dont la direction m'a eté unanimement dévolue tant à cause de l’amitié dont ce grand homme m’honorait que parce que j'ai pris le plus grand soin de recueillir tous ses porte-feuilles.
J'avais envoyé en Angleterre faire des recherches à ce sujet, parce qu’en effet nos fonderies de caractheres français, non plus que nos papeteries ne fournissent rien d’assés beau pour remplir nos vues; nous ne pouvons plus que balancer entre les types de Mr Caslon, ceux de Glasgow, et ceux de feu Baskerville dont les editions ont une si grande valeur dans toute l’Europe. Les sentimens ici se portent vers Baskerville, quoiqu’on put desirer qu’à la perfection de la coupe de ses poinçons, il eut joint un peu de nourriture dans le corps des lettres. L’avis d’un homme aussi eclairé que vous, Milord, est du plus grand poids pour nous.
J’ai dit à MM. Caslon et Woodmason qu’aussitôt que la Compagnie aurait pris un parti, je leur ecrirais et leur adresserais à Londres, la personne chargée de faire ces opérations.
Mais mes amis me chargent, Milord, de vous prier de permettre qu’à notre tour nous mettions sous votre protection en Angleterre ce grand et magnifique monument de litterature française, et que nous ayons l’honneur de vous adresser le prospectus que nous comptons en faire imprimer sous peu de tems en Angleterre. Car vous connaissés ainsi que nous, Milord, les obstacles que notre clergé met en ce pays à l'impression et publication de tout ouvrage philosophique.
Nous sommes obligés de former l'établissement de notre superbe edition hors du royaume, et nous ne savons pas encore si nos fabricateurs n’iront pas chercher un azile, pour la liberté de ce grand ouvrage, en Angleterre.
Quoiqu'il en soit, Milord, nous croyons qu’une aussi belle chose est digne de votre concours, et nous prenons la liberté de vous le demander. MM. D’Alembert, Marquis de Condorcet ; Suard, Marmontel, abbé Morelet, enfin les chefs de la litterature française s’honorent tous de travailler à la redaction de ces grands portefeuilles qui nous donneront 60 vol. in 8° ou 40 vol. in 4° au choix des souscripteurs et 20 volumes seront remplis d'ouvrages de M. de Voltaire absolument nouveaux.
Quoique je n’aye pas l’honneur d’etre personnellement connu de vous, Milord, je ne vous en ecris pas avec moins de confiance ; vous savés que pendant que la politique et la guerre divisent les etats, les sciences et les beaux arts rapprochent les particuliers, et que le monde litteraire et philosophique n’est qu'une grande famille réunie pour le bonheur et l’instruction des hommes. Vous etes, Milord, un de ces chefs de cette grande famille dont je ne suis qu’un enfant. Mais un enfant zélé qui brule de contribuer à l'hommage que toute l’Europe veut rendre à M. de Voltaire.
Le Roi de Prusse, l’Imperatrice de Russie, le Roi de Suede et tous les hommes eclairés du Nord attendent avec impatience cette belle collection des œuvres d’un grand homme qu’ils ont tous respecté ou cheri. Daignés, Milord, entrer dans cette noble association, et recevés l’homage sincere et respectueux de celui qui s’honore d’etre
Milord &a Signé de Beaumarchais
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