En me relisant, je me trouve emporté
par un sentiment si vif que j'invoque
votre indulgence, en écrivant à vous seul.
Paris ce 14 8bre 1776.
Monsieur le Comte,
J'ai l'honneur de vous reccommander le contenu de la lettre cy-jointe. Nous ignorons par quel motif les préposés de Bilbao ont arretté le vaisseau americain dont il s’agit. Il serait de la derniere conséquence qu’on apprit en Amérique que la cour de Madrid a maltraité un de leurs armateurs.! Alors ils se croiraient très assurés qu'ils n’ont rien à espérer de la France et de l'Espagne, propos que les Anglais y accréditent de tout leur pouvoir; et cela seul serait capable de leur faire agréér ou trève ou négotiation ouverte, et peut-etre un raccomodement total avec l'Angleterre qui profitant d’une faute aussi grossiere de la part de l'Espagne ne manquerait pas d’en grossir encore les conséquences et de faire un pont d’or aux Américains pour les réunir à la métropole.
Le remede à ce mal est d’envoyer promptement un courrier à Madrid et d’y reccomander que, sans avoir égard au motif inique ou juste qui a pu faire arreter ce vaisseau la cour ou le délivre, ou du moins ne donne aucune décision contraire; jusqu’à ce qu’un plein succès des Américains à New York apprenne à cette cour qu’elle peut sans risque offrir ses secours à une brave nation qui n’en aura plus besoin; ou que le malheur de leurs armes lui fasse faire de cet armateur un lache trophée à la cour d’Angleterre, comme la faible Cléopatre offrit à Cézar vainqueur la teste de Pompée qui s'était remis en ses mains. Passe encore de tergiverser, de les abbandonner à leur propre courage et de ne pas les aider à ecrazer notre seul ennemi. L’on peut croire que nous nous y préparons, et cela sauve en partie l'honneur de notre jugement. Mais arretter un brave armateur! déchirer le voile qui rendait l'intention des Espagnols au moins equivoque! En honneur, il y a de quoi perdre l'esprit de douleur ou de fureur. Pardon, Monsieur le Comte, si je cède au chagrin que cela me cause. Pauvre France! Mille ans ne te rendront pas le moment que tu perds! Et ce moment perdu tu seras la fâble et la risée de tous les gens sensés qui prendront la plume en Europe pour raconter cet evenement à nos enfans! Ecrivés, je vous en conjure, Monsieur le Comte, à ces cruels Espagnols! Eh! grands Dieux! s’ils ne veulent pas y servir, qu’ils n’y nuisent pas au moins. Est-ce trop exiger d’eux?
Toutes les fois que je reflechis que nous tenons dans nos mains le destin du monde, qu’il ne tient qu’à nous d’en changer tout le système, et que je vois tant de biens, de gloire, et d'avantages prêts à nous échapper, je regrette bien de n'avoir pas plus d’influence sur les résolutions du conseil des deux cours et de ne pouvoir me multiplier pour empécher le mal d’un coté et concourir au bien de l’autre. Je connais trop votre patriotisme pour craindre de vous offenser en exhalant ici mes vives inquiétudes.
Je compte etre à Fontainebleau jeudi au plus tard. D'ici là, je ne dormirai point que je n’aye achevé le travail de finances que j'ai promis à Mr De Maurepas. Point de banqueroute. Elle serait infâme en pleine paix. Un meilleur ordre seul dans la perception doit donner avant peu le moyen de faire une guerre que les evenemens rendent indispensable, et que nous ne fuyons peut-être que par la frayeur de n’avoir pas de quoi la soutenir.
Agréés mon respect et mon dévouement.
Mr le Cte de Vergennes.
|