Paris, le 11 avril 1777.
Monsieur le comte,
Mon rendéz vous avec Monsieur D’aranda n’a pas eu plus de suite que le sien avec vous mardi passé. Il m’a seulement dit que n’ayant pas eu le tems d’entrer en matière a ce sujet avec vous, il se proposait de vous revoir vendredi matin. Mais il me parait espérer que c’est vous qui romprés la glace qui sans cela resterait entière. Une des choses les plus nuisibles aux affaires est le protocole de chaque place ou dignité. J’ignore de la part de Mr D’aranda si c’est discrétion politique ou parade d’ambassadeur. Mais comme je suis lhomme de la chose, et nullement celui des complimens, je vous prie, Monsieur le comte, de vouloir bien entamer une conversation aussi essentielle. Je dois, par une suite de mes devoirs comme français et de mes obligations envers vous, vous prévenir que Mr Daranda est fort curieux de savoir si les insurgens ont donné a notre ministère quelques propositions de paix ou la france ait des avantages séparés de ceux qu’ils offrent en commun aux deux couronnes. Il m’a bien promis que les instructions secrettes que je pourrais lui donner a cet égard ne sortiraient jamais de sa bouche. Ainsi chacun tire a soi la couverture, et la politique est un bois ou les corrupteurs et les corrompus ne vallent pas mieux les uns que les autres. Vous sentés bien monsieur le comte que cet avis est pour vous seul, et que sans compter l’intérêt pressant de ne pas laisser tomber l’amérique entre les griffes de l’angleterre, ce qui exige une décision prompte et un secours très prochain, vous devés etre curieux de savoir a quoi vous en tenir au phisique et au moral sur l’espagne.
Mr. forts l’ami de Lord Mansfield l est de retour a Paris. Il est chargé d’une lettre très pressante pour mon secretaire par laquelle on le prie en grace de se laisser corrompre. Et partout c’est la mesme chose. Il me l’a remise honèstement forts doit venir le voir ce matin. Je dois de ma part lui montrer ouverte la lettre quil a apportée hier lui mesme chéz moi, et lui demander pourquoi il ne me fait pas l’honneur de s’adresser a moi mesme pour cette noble opération : je suis asses curieux de savoir comment il se tirera de mon persiflage.
Mais tout cela prouve que l’angleterre affecte une tranquillité qui n’existe pas, et que la nature des propositions a faire a l’amérique dépend beaucoup de la certitude qu’ils veulent acquérir, sil y a un traité ou non entre l’amérique et l’Espagne et la france.
Mais, mon dieu ! au milieu de tout ce tems perdu, je vois l’inquiétude agiter mon Pauvre ami Deane et le sort de l’amérique bien chancelant, malgré leurs succès. J’ai beaucoup débatu avec lui la question du mouvement des flottes. Il pense comme moi, que ce coup d’etat ruinerait absolument la campagne des anglais, et qu’un encouragement donné pendant ce tems remonterait toutes les testes en amérique. Oh ! quelle odieuse parcimonie que celle qui est assés puissante pour arretter d’aussi grands objets, quand on peut le faire a si peu de frais ! Ce n’est pas pour vous que je dis cela : mais je suis dévoré de chagrin de tout ce que je vois et prévois.
|