Versailles ce samedi [7] décembre 1776.
Monsieur le Comte,
Mr de Sartines remettra mon mémoire au Roi dans la journée. Il craint, malgré la manière pressante dont l’objet est traité, il ne determine point M. de M.***. (Donc ce ministre est du secret.) Et moi aussi je le crains. Non que je croye qu’il refusera la chose a cause de la chose, mais certainement à cause de l’homme. Recœuillés vos idées la dessus.
J’ai prévenu Mr de Sartines de l’utilité de faire lire au Roi ce travail et de tacher de le lui faire gouter, avant que le moment des objections arrive : Et dans le cas ou elle arriveront de me faire envoyer droit a Mr de Maurepas, avec injonction a moi de rendre compte au Roi de la maniere dont j’aurai discuté la chose et ramené ou manqué ce ministre : mais je crois avoir un moyen de m’en faire écouter, car c’est une cruelle malédiction en affaire d’Etat qu’une personalité. Quoiqu’il en puisse arriver, Monsieur le Comte, le seul nom de la mobile, que vous avés prononcé, vient de me faire naître une grande idée que je me hâte de vous communiquer.
L’Espagne n’est, sans doute, pas plus étrangère que nous a l’extrême utilité que nous devons retirer de cette belle et simple machine. Mais comment s’assurer d’elle ? Comment la convaincre ? Comment conserver le secrèt avec tant de gens en pouvoir de la répandre ? Enfin comment négotier avec la chaleur et la rapidité que l’affaire exige ? le voici : Déterminés le Roi, je me charge de l’Espagne et de l’Angleterre. Déterminés le Roi, et je pars pour Londres. Je n’y reste que quinze jours, je reviens ici. Je ne fais qu’un sault à Aix ou le prétexte de mon procès me rapproche déjà beaucoup de mon but. Je le plaide, je le gagne et sur le champ je m’embarque en secrèt pour Barcelone d’où je me rends à Madrid. J’y fais mon affaire en 15 jours, car je n’y suis étranger a personne et je viens enfin me reposer a Paris. Cette idée a cela de bon : 1° que vous saurés bien juste par moi a mon retour a quoi vous devés vous en tenir sur les vraies dispositions et les réèles facultés de ce païs la. 2° que vous pouves opposer vous mesme ce plan aux objections du Roi ou plutôt de M. de M.****.
Qu’aura-t-on a dire si l’Espagne adopte le plan qui n’eut jamais seulement du faire une question a Versailles, et si elle entre mesme dans les frais de cette peu couteuse entreprise.
Voila tout mon secret, Monsieur le Comte, le votre est d’en user habilement en faveur du projet, ce dont je ne doute point du tout s’il vous agrée.
Mais comme je m’explique avec vous dans cette lettre d’un ton de franchise que je ne dois pas a tout le monde je ne vous prie pas de bruler ma lettre, mais de vouloir bien me la renvoyer avec votre réponse. La brulure peut s’oublier. Je vous ai promis non de faire de mon mieux en politique mais du mieux des choses. C’est a vous a juger si j’ai dessein de tenir parole.
Vous connaissés mon respectueux attachement, il durera autant que moi.
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