[1r]
[En haut à droite]Londres, le 19 avril 1776.
[D'un scripteur inconnu dans la marge à gauche] R. le 23
[D'un scripteur inconnu à l'encre rouge] M. de Beaumarchais
Monsieur le Comte,
Je vous dois l’excuse de la stupide distraction avec laquelle je me suis obstiné, mardi 16, a datter toutes mes lettres, de mardi 12. Cela n’est important à corriger que sur ma grande lettre, parce que cette datte du 12, contredit plusieurs faits postérieurs qui y sont annoncés.
Les papiers publics vous apprendrons par ce courrier la nouvelle scène publique arrivée mardi à l’opéra entre le baron de Linsing et le sr Texier. Cette histoire Texier est un tissu d’extravagances d’un bout à l’autre. Cependant ce Texier est encore un persécuté de la France, qu’un grand parti de femmes de qualité s’bonore aussi de protéger publiquement. M. de Lauragais, arrivé ce matin de la campagne et plus que compromis dans le dernier paragraphe du Texier, doit clore et fermer ce commerce [1v] imprimé par un précis court et net de tout ce qui est arrivé, servant d’adieu de Médée à son brave adversaire. Ce qu’il y a de plus curieux, au milieu de tout cela, est le bruit répandu par Texier chés toutes les partisanes et amies du feu ambassadeur, qu’il est certain que ce dernier va revenir et que c’est ce qui a empêché qu’on ne nommat à son ambassade. Pour accréditer ce bruit, l’ambassadeur qui avoit annoncé la vente de ses effets et provisions, a envoyé un contre-ordre à ses gens d’affaires ; de sorte que, grâce à l’audience qu’il a reçue du Roi de France et dont on dit merveille ici, l’on ne désespère point de le voir arriver bientôt, le laurier en teste et l’ambassade en poche.
Je m’aperçois que je n’ai point encore assés fait pour ma sureté en montrant au Lord R... ma pièce de crédit sur les piastres pour nos iles, et qu’il faut donner à cet emploi de mon tems en Angleterre un plus grand degré d’autenticité. Mr de Lauragais [2r] mesme prétend que cela ne me suffira pas ; mais jusqu’à ce que je voye une nécessité, plus absolue que ses craintes, de renforcer mes étais, je m’en liens à ce que j’ai répandu dans le commerce, et aux relations que je continue à me faire à cet égard. Je ne doute pas plus que le Comte que mes démarches ne soient rigoureusement épiées ; mais pourvu que Mr de Sartines entre parfaitement dans mes vues, je crois n’avoir rien de persoñel a redouter.
De vos nouvelles, Monsieur le Comte, vos ordres et la continuation de vos bontés.
[trait tiré]
Nouvelles par le dernier vaisseau
La Caroline méridionale, qui jusqu’ici n’avoit fait que balbutier, parle enfin aussi clairement que les autres colonies. Elle a sa petite flotte de 3 vaisseaux toute équipée. Six mille hom- mes de troupes en bon ordre et audela de 200 pièces de canon formant des batteries tout au tour de la ville de Charles-Town qu’on n’a pas envie de laisser bruler comme sa sœur de Massassuchet. Un certain Mr Du Menil de St Pierre, normand de naissance bon gentilhomme de son métier et mauvais [2v] vigneron par gout a la teste d’une petite colonie qu’il a appelée la Nouvelle Bordeaux ou il fait pousser des raisins qui ne murissent pas et des muriers que le froid fait mourir a levé un régiment de réfugiés Français Danois Allemands qu’il a offert au corps municipal de cette Charlestown existante dont il est voisin. On l’a refusé comme tenant ses concessions du gouvernement Anglais, et comme ayant déjà fait abjuration de sa 1re patrie la France. Je vais parier que ce sont les offres de ce normand, peut être réiterées au Congrès, qui ont fait tenir tous les propos sur ces Français, prétendus envoyés par notre gouvernement. Si je puis m’en éclairer, j’en tirerai bon parti auprès du Lord que j’endoctrine. En attendant, je dirai toujours ce que j’en pense.
[trait tiré]
|