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Identification et lieu de conservation
IDC295
TitreBEAUMARCHAIS à LOUIS XVI - 7 décembre 1775
Document de référenceOui
Statut éditorialLettre retenue
Nature du documentImprimé
Note(s) identification
et lieu de conservation

Minute olographe. Archives Familiales Beaumarchais (AFB)

Intervention(s)
Expéditeur(s) et destinataire(s)
Instrument d’écritureNon déterminé 
Signature de BeaumarchaisCaron De Beaumarchais
Dates
Datation7 décembre 1775
Lieux
Lieu de destination indexé
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Incipit

Remis sous cachet volant à M. le comte de Vergennes, le 7 décembre 1775.

Contenu

7 décembre 1775.

Summum jus, summa injuria.

Remis sous cachet volant à M. le comte de Vergennes, le 7 décembre 1775.

Adresse tres importante au Roi seul

Au Roi.

Sire.

Quand Votre Majesté désaprouve un plan, c'est en général une loi d'y renoncer à tous ceux qui s'en occupent.

Mais il est des projets d'une nature et d'une importance si majeures pour le bien de votre royaume, qu'un serviteur zélé peut se croire en droit de Vous les présenter plus d'une fois, dans la crainte qu'ils n'aient pas d'abord été saisis sous leur plus heureux point de vue.

Le projet que je ne désigne pas ici, mais que Votre Majesté connait par Mr. De Vergennes, est de ce nombre, je n'ai pour le faire adopter que la force d e mes raisons. Je vous suplie Sire, de les pézer avec toute l'attention que mérite une pareille affaire.

Quand vous aurés lu ce travail, mon devoir sera rempli. C'est à nous de proposer; à vous Sire, de juger. Et votre tache est bien plus importante que la notre; car nous n'avons à vous répondre que de la pureté de notre zèle; et vous répondés à Dieu Sire, à vous mesme et à tout un grand peuple qui vous est confié du bien ou du mal resultant du parti que vous préférés.

Mr. De Vergennes m'ecrit que Votre Majesté croit sa justice intéressée à ne pas adopter l'expédient proposé. L'objection ne porte donc ni sur l'immense utilité du projet, ni sur les dangers de son execution: mais uniquement sur la délicatesse de conscience de Votre Majesté.

De pareils motifs de refus sont si respectables qu'il faudrait se condamner au silence et s'arreter tout court, si l'extreme importance de l'objet proposé n'invitait pas à examiner si la justice du Roi de France est réèllement interressée à ne pas adopter un pareil expédient.

Il est certain en général que toute idée, tout projet, qui blesse la justice doit etre rejeté par un honèste homme.

Mais Sire, il n'en est point de la politique des etats comme de la morale des citoyens.

Un particulier ne peut faire aucun tort au prochain, quelque bien qui doive lui en revenir: parce que tous vivent sous l'empire d'une loi civile et commune à tous, laquelle a pourvu à la sureté de tous.

Mais un royaume est un grand corps isolé, plus séparé de ses voisins par la diversité d'intérèts, que par la mer, les citadelles, et les barrieres qui le renferment. Il n'a point de loi commune avec eux qui veille à sa sureté. Leurs seules relations sont celles du droit naturel, c'est à dire celles que la conservation le bien-etre et la prospérité de chacun lui imposent, relations modifiées en plusieurs manieres sous le nom de droit des gens, dont le principe selon Montesquieu mesme, est de faire son propre bien pour première loi; avec le moins de mal possible aux autres etats, pour seconde.

Et cette maxime est si rigoureusement établie en principe politique que le roi qui gouvernerait un peuple indigent, affamé, devant se regarder etranger à tout autre peuple et père du sien, ne pourait justement empecher ses malheureux sujets, à défaut d'autres moyens de subsister, d'aller enlever leur necessaire et mesme à main armée dans les etats voisins.

Car la justice et la protection qu'un roi doit à ses sujets est de devoir étroit et rigoureux; au lieu que celles qu'il peut accorder aux etats voisins n'est jamais que de convenance. D'où il suit que la politique nationale, qui maintient les etats, differe presque en tout de la morale civile, qui gouverne les particuliers.

Si pourtant un prince est uni de sang, d'affinité, d'intérèt d'alliance, avec un autre prince; si des traités solemnels dictés par l'utilité réciproque (seule baze du lien politique) les attachent à des conditions volontairement acceptées par chacun d'eux; comme celles du pacte de famille qui unissent en corps politique les branches italienne espagnole et francaise de la Maison de Bourbon ou tel autre traité avec quelque prince de l'Europe, il est reconnu qu'un des associés ne pourait aider au mal que des rebelles ou des ennemis chercheraient à faire à son allié, sans blesser sa délicatesse et sa justice, car il vit, relativement à cet allié, sous les loix d'un pacte, dont les conventions sont la loi commune et les juges établis de leurs procedés réciproques, ce pacte est la morale à laquelle ils sont convenus de demeurer soumis.

Eh! Quel prince encor ne les a pas enfraint! Mais le salut du peuple est la seule raison qui puisse le justifier en pareil cas. Salus populi, suprema Lex.

Mais Sire, entre la France e t l'Angleterre, y a-t-il jamais eu, peut-il y avoir un seul lien capable d'arrèter Votre Majesté? Quand il est prouvé que le repos de votre royaume, le bien-ètre de vos sujets, la splendeur de votre règne dependent uniquement de l'abbaissement où vous aurés l'art de tenir cet ennemi naturel, ce rival jaloux de vos succès, ce peuple toujours injuste envers vous par système; et qui n'a d'autre principe à votre egard que cette damnable maxime. Si nous voulions etre justes envers les Français et les Espagnols nous aurions trop à restituer. Notre devoir est de les affaiblir sans cesse ? Maxime répétée mille fois et mille fois applaudie dans la bouche de ce fameux Pitt, devenu l'idole de la nation anglaise, après s'etre vu refuser une simple compagnie de dragons comme n'ayant n'y assés de noblesse ni assés de capacité pour exercer ce mince emploi !

Je vais plus loin Sire, tous les traités mesme que Votre Majesté pourait avoir fait avec le Roi d'Angleterre ne sauraient justement vous retenir en cette occasion.

Ce Roi, n'ayant dans son paÿs qu'à peine le tiers d'une autorité partagée entre la noblesse le peuple et lui, la foi qu'il croirait vous devoir, ne pourait jamais l'empécher de vous faire tout le mal possible: car ce n'est pas lui qui veut la guerre; c'est le peuple anglais qui la demande sans cesse et qui sur cet objèt forcera toujours l a main à son Roi quelque soit l'equité personelle de ce prince envers vous.

C'est donc à ce peuple audacieux sans frein et sans pudeur que vous aurés toujours affaire. C'est aussi lui seul que j'ai en vue dans le plan proposé. C'est lui Sire qu'il vous importe d'humilier et d'affaiblir, si vous ne voulés pas qu'il vous affaiblisse et vous humilie en toute occasion.

Ses usurpations et ses outrages ont-ils jamais eu d'autres bornes que celles de ses pouvoirs? Ne vous a-t-il pas toujours fait la guerre sans vous la déclarer? La derniere encore n'a-t-elle pas commencé de sa part, en pleine paix, par la prise inopinée de 500 de vos vaisseaux? N'est-ce pas lui qui vous a reduit à l'humiliation de détruire vous mesme le plus beau de vos ports de l'ocean, qui vous a forcé de désarmer dans tous les autres et a fixé le petit nombre de vaisseaux qu'il vous souffrirait désormais n'est-ce pas lui qui tout recemment encore a soumis vos navires marchands à sa propre visite dans les parages du Nord? Humiliation que les Hollandais mesme n'ont pas voulu souffrir, et qui nous était exclusivement reservé? Humiliation qui eut fait à Louis 14 plutot manger ses bras que de n'en pas avoir raison. Humiliation enfin qui fait saigner le cœur de tout bon Français: surtout lorsqu'il voit cet insolent rival attirer dans ces mesmes parages où nous n'osons aborder des vaisseaux russes à qui l'on apprend le chemin de nos possessions d'Amérique pour qu'ils puissent un jour aider nos ennemis à nous les enlever.

La paix la plus solemnelle n'est pour ce peuple usurpateur qu'une trève qu'il accorde à son épuisement et dont il sort toujours par les plus criantes hostilités.

Ne pouvant Sire rendre le Roi d'Angleterre garand des infractions que son peuple fait sans cesse aux traités subsistans entre ce prince et vous, à qui donc gardez-vous aujourdui votre foi? Quelle est donc la source de vos scrupules?

Votre Majesté n'ignore plus que le feu Roi, forcé par les événemens de signer la paix presque honteuse de 1763, avait juré dans son cœur de venger sa gloire et sa nation des indignités de cet odieux voisin. L a bizarrerie mesme de son projet n'en prouvait que mieux l'indignation qu'il ressentait. Il a porté jusqu'à sa mort le chagrin de n'avoir p u le mettre à execution.

Et vous Sire, que la fortune sert mieux en entrant dans la carrière qu'elle ne servit jamais votre predecesseur pendant la longue durée de la sienne; Vous qui savés que sans les déchiremens intestins qui fatiguent les Anglais, ils auraient déjà proffité de l'etat d e faiblesse et de desordre où le feu Roi vous a transmis son royaume, pour vous enlever les chétifs restes de vos possessions d'Amérique de l'Affrique et de l'Inde! qui sont presque toutes en leurs mains, Votre Majesté a la délicatesse d'hésiter!

Un serviteur infatigable et zélé parvient à vous mettre à la main l'arme la plus redoutable avec laquelle vous puissiés sans vous commettre et sans coup férir, abbaisser vos ennemis naturels et les tenir hors d'etat de vous nuire de long-tems, et vous croyés votre justice intéressée à rejeter un bonheur inoui qui ne se presentera pas deux fois en tout votre regne dussiés-vous vivre autant que nous le désirons! Ah! Sire! Si Vous croyés tant devoir à ce fier peuple anglais; ne devés-vous donc rien à votre bon peuple de France d'Amérique et de l'Inde? Mais si Votre délicatesse est telle que vous ne voulés pas favoriser mesme ce qui peut nuire à vos ennemis; comment souffrés-vous Sire que vos sujets disputent à d'autres Européens la conquète de païs appartenans en propre à de pauvres Indiens, Affricains sauvages ou Caraïbes qui ne Vous ont jamais offensé?

Comment permettés-vous que vos vaisseaux enlevent de force et fassent gémir à la chaine des hommes noirs que la nature avait fait libres et qui ne sont malheureux que parce que vous etes puissant?

Comment souffrés-vous que trois puissances rivales se partagent iniquement les dépouilles de la Pologne à vos yeux, Vous Sire, dont la médiation devrait avoir un si grand poids en Europe?

Comment avés-vous un pacte avec l'Espagne par lequel vous vous obligés, au nom de la Ste Trinité, de fournir des hommes des vaisseaux et de l'argent à cet allié pour l'aider à faire une guerre mesme offensive à sa premiere réquisition sans vous etre seulement reservé le droit d'examiner si la guerre où l'on vous engage est juste ou si vous n'aidés pas un usurpateur?

Ce n'est pas Votre Majesté je le sais qui a fait ou permis toutes ces choses. Elles existaient avant votre regne. Elles existeront encore après. Tel est le train des choses en politique. Ici les exemples fourmillent à tel point qu'il m'a suffi d'en rappeler quelques-uns pour vous prouver Sire que la politique qui maintient les nations differe presqu'en tout de la morale qui gouverne les particuliers.

Si les hommes etaient des anges, sans doute il faudrait mépriser detester mesme la politique: mais si les hommes étaient des anges, ils n'auraient pas besoin non plus de religion pour les éclairer, de loix pour les régir, de magistrats pour les contenir, de soldats pour les soumettre et la terre, au lieu d'etre une image vivante de l'enfer, serait elle mesme un séjour celeste. Mais enfin il faut les peindre tels qu'ils sont et le roi le plus juste ne peut pas aller plus loin avec eux que le législateur Solon, qui disait Je n'ai pas donné aux Athéniens les meilleures lois possibles; mais seulement les plus convenables aux lieux, aux tems, et aux hommes pour qui je travaille, d'où il suit que quoique la politique soit fondée sur des principes tres imparfaits, elle est fondée, et que le roi qui voudrait seul etre exactement juste au milieu des mechans et rester bon au milieu des loups s'en verrait bientot devoré lui et son troupeau.

Puis donc que la loi souveraine des etats est la politique et que cette politique est indispensable à leur maintien daignés Sire ne jamais perdre de vue que le chef d'œuvre d'une bonne politique est de fonder votre tranquilité sur les divisions de vos ennemis, en reservant cette precieuse morale qui vous rend si respectable, pour l'administration interieure de votre royaume vous aurés rempli dignement tous les devoirs d'un bon et grand roi. Richelieu, cet homme elevé d'un etat obscur, au plus haut degré de puissance, cet homme au génie duquel l'autorité royale en France a tant d'obligations, Richelieu voulant suivre avec sécurité les projèts de grandeur qu'il avait formés pour son maître, ne crut pas la justice de Louis treize intéressée à ne point fomenter en Angleterre les troubles qui ont enfin renversé Charles Ier de son trône. Il aida de l'argent, des secours et de toute l'intrigue de la France, l'usurpateur Cromwel; non qu'il crut cette usurpation légitime; mais parce qu'en grand homme il sentait que tenir les Anglais entravés chéz eux de leurs propres embaras, était le seul moyen de les empecher d'en causer à son maitre.

Peu d'années avant, quand la Catalogne essaya de se soustraire à la domination espagnole et que le Portugal plus heureux parvint à secouer le joug de l'Espagne, le Conseil de France eut-il le moindre scrupule sur les secours secrèts que Barcelone et Lisbone lui demandaient? La France eut l'air de blamer ouvertement la révolte des Catalans et l'audace du duc de Bragance, mais elle ne les en favorisa pas moins en secrèt de tout son pouvoir, par la suprème raison politique, qu'aider à démembrer à affaiblir l'Espagne alors sa rivale, était travailler surement à sa propre gloire, à sa prospérité. Et cependant il s'en fallait de beaucoup que l'Espagne fut aussi redoutable à la France que l'Angleterre l'est devenue depuis.

Sire, une loi sublime du code criminel anglais, est celle par laquelle un coupable arrèté, qui décèle accuse et fait prendre ses complices, a la vie sauve quel que soit son crime.

Armer ainsi l'iniquité contre elle mesme est le plus sur moyen de la détruire infailliblement. Or nous ne devons jamais oublier que l'Angleterre est à la France ce que les voleurs anglais sont aux citoyens de leur paÿs. Voyés Sire comment ils nous ont presqu'entierement chassés des trois autres parties du monde, et vous serés convaincu que ce n'est pas le vouloir mais la force qui leur a manqué si vous jouissés tranquillement en Europe du superbe héritage que vos peres vous ont transmis.

Je vous suplie donc Sire, au nom de vos sujèts, à qui vous devés vos premiers soins; au nom de la paix intérieure que Votre Majesté chérit si justement; au nom de la gloire et de la prospérité d'un règne entamé sous de si heureux auspices; je vous suplie Sire, de ne pas vous laisser surprendre au sophisme brillant d'une fausse délicatesse. Summum jus, summa injuria. Ce blamable excès d'equité pour vos ennemis serait de la plus grande injustice pour vos sujets, ils porteraient bientot la peine d'un scrupule aussi déplacé.

J'ai traité sommairement la plus grave des questions dans la crainte d'enerver mes raisons leur donnant plus d'etendue, et surtout dans la crainte de fatiguer l'attention de Votre Majesté.

Que s'il vous restait encore des doutes après m'avoir lu Sire effacés ma signature faites copier cet essai d'une autre main afin que le faible etat du raisonneur ne nuise pas à la force de ses raisons, offrés ce travail à la discussion de quelque homme, instruit par une longue expérience du monde et des affaires, et s'il en est un seul, à commençer par Mr De Vergennes, qui ne tombe pas d'accord de mes principes je me tais, je jette au feu Scaliger, Grotius, Puffendorf, Gravina, Montesquieu, tous les auteurs de droit public et je conviens que l'étude de ma vie entiere n'a eté qu'une longue perte de tems, puisque elle ne m'a conduit qu'à l'impuissance de persuader mon maitre en un sujet qui me semble aussi clair qu'il est important pour ses intérèts.

Enfin Sire, il faut que je l'avoue, le refus de Votre Majesté m'a tellement confondu, que, n'en pouvant rencontrer aucune autre raison satisfaisante, il m'est tombé dans l'esprit que la personne du négotiateur nuisait peut-etre à cette importante affaire dans celui de Votre Majesté.

Sire, mon intérèt n'est rien, celui de votre service est tout. Faites chercher un homme sur la probité, l'intelligence et la discretion duquel on puisse compter; je le conduis en Angleterre et je fais tant par mes soins que j'espere obtenir pour lui la confiance qu'on y a eue en moi seul. Il mènera l'entreprise à son heureuse fin et moi je viendrai me replonger dans la douce obscurité dont je suis sorti, glorieux d'avoir au moins entamé la plus utile affaire qui jamais ait honoré un négociateur.

Caron De Beaumarchais

Il est absolument impossible de traiter par ecrit tout ce qui tient au fond de l'affaire à cause du profond secrèt qu'elle exige; quoiqu'il me soit infiniment facile de montrer la necessité d'entreprendre, la facilité de faire la securité de reussir et la recolte immense de gloire et de repos que doit donner à votre règne Sire la plus chètive semaille avancée aussi à propos.

Puisse l’ange gardien de cet etat tourner favorablement le coeur et l’esprit de Votre Majesté et nous donner ce premier succès tout le reste ira seul et sans peine j’en repons.

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Responsable du projet : Linda Gil, Maîtresse de conférences en histoire du livre et des idées à l'âge classique.
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UMR 5186 CNRS / Université Paul-Valéry Montpellier 3
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