Paris 12 novembre 1775.
Ou croyez vous, Monsieur, que J’aye reçu votre lettre ? dans le fond du conté de D’Abry, appellé Darby Shire en Angleterre. A mon retour à Londres je vous aurais répondu, si, d’une part la fièvre qui me galopait, et de l’autre la nécèssité de revenir en France, ne m’eussent pas fait differer jusqu’à mon arrivée à Paris.
Honoré de la confiance du Roi mon Maître, sur des affaires de la plus grande importance ; C’est par ses ordres et avec Mission particulière de luy que je voyage presque continuellement depuis son avènement au trône : Jusqu’à ce moment-ci, j’ai eu pour principe de donner aux affaires du Roi la préférence sur les miennes : aujourd’huy je suis à Paris ; mais comme j’y suis très malade ; que je n’ai pas encore rendu compte à sa Majesté ; et que je ne puis décider si elle ne m’ordonnera pas de retourner en Angleterre ; il m’est impossible de vous dire si je vais partir pour Aix, pour Londres, ou pour l’autre monde ; tout cela est égallement possible. Mais comme il n’est pas juste que mon insidieux ennemi profite de mes travaux politiques pour nuire à mes intérêts particuliers, je vous envoye le Papier assignation que j’ai reçu de luy à son retour d’Aix, En vous priant de ne point laisser prendre de défaut contre un homme qui ne sera jamais en défaut sur cette affaire. Voici mon plan ; il est tout simple. Si les ordres du Roy me font repasser la Manche et me retiennent à Londres une partie de l’hiver, Je suplierai Sa Majesté de vouloir bien faire écrire un mot à Aix par M. de Miromenil pour que l’affaire soit retardée jusqu’à mon retour. S’il n’est pas urgent que je reparte à l’instant, je suplierai Sa M. de faire demander que mon Procès soit examiné et jugé le plus promptement possible à Aix, où je me rendrai sur le champ. L’affaire de mon Blâme a toujours été suspendüe jusqu’à ce moment, parce que M. le Garde des Sceaux à qui je demandais des Lettres de Relief, pour me relever de six mois que j’ai perdus après le Jugement sans me pourvoir, voulait que ma requête fut motivée sur les Raisons de ma négligence. D’autre part le Roy m’avait fait deffendre de déclarer que pendant ce temps je voyageais en Allemagne par ses ordres particuliers. Mais enfin voyant que mon existence morale en souffre, Sa Majesté a bien voulu s’expliquer là dessus avec M. le Garde des Sceaux : Et grâces à ma patience, à mon courage, à mon travail et surtout graces aux bontés du Roi, je vais avoir ces éternelles lettres de Relief, et cette affaire va être poussée avec autant de vigueur à Paris, que l’affaire ridicule et méprisable du Comte de la Blache se fera à Aix, par moi même et par vous, à qui je recommande mes intérets. Et ce que je vous dis sur mes Lettres de relief, qui vont me conduire en peu de temps à rentrer dans tous mes droits de citoyen honnête, Je le tiens de MM. De Vergennes et de Sartine, avec qui j’ai travaillé trois heures hier à Fontainebleau et qui me font l’honneur de m’accorder plus d’amitié, d’estime et de considération particuliere que M. De la Blache ne m’en enlevera jamais. Je n’ai nullement entendu parler de ce lâche adversaire, qui, m’a t’on dit, a mis toute sa faciende à établir dans l’esprit des Magistrats d’Aix les plus terribles préventions contre moi. Mais ce ne sont là que des vapeurs empestées, que le souffle d’un homme de bien dissipe aisément. Conservez moi votre bienveillance.
Vous avez donc un peu ri de mon Barbier et de ma préface ? à cet égard voici tout mon secret : on ne rit plus à Paris. Les deux terribles mots Bon ton et Bonne Compagnie ont détruit toute la Gayeté dramatique. depuis longtemps on persiste au Théâtre et l’on y pisse de l’esprit à la glace. J’ai hazardé un leger essai dans le genre de l’ancien comique uniquement pour en ramener le gout. Je ne mets nulle importance a cette legere production. J’ai beaucoup ri en la composant ; J’ai ri quand elle a tombé ; j’ai ri quand elle s’est relevée ; J’ai ri quand on l’a critiquée amèrement, et ma preface est uniquement destinée à montrer aux gens de lettres le cas qu’ils doivent faire de tous ces aristarques à 12 s. par feuille. En me moquant un peu de celuy de Bouillon, je l’ai remis à sa vraye Place, lui et sa (critique), dans l’opinion publique, et les rieurs ont encore été de mon côté.
Je me recommande iterativement a votre bienveillance. Vous avez à Aix quelques Magistrats du plus grand mérite. Je suis bien empressé de les connaître, et, Je vous jure, bien satisfait de voir mon honneur entre leurs mains.
Votre Client
Cette lettre est confiée a votre amitié car ce que je vous ecris je ne le dis pas à tout le monde
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