Vienne, ce 20 aoust, 1774.
Adresse :
Pour Sa Majesté l’Impératrice Reine, exclusivement à toute autre personne, et que Sa Majesté est suppliée de vouloir bien lire seule.
Madame !
Je suplie Votre Majesté de croire que je lui donne la plus haute preuve de mon respect, mesme en manquant à la formule respectueuse d’employer de grands intermédiaires pour arriver jusqu’a Elle.
Du fond occidental de l’Europe j’ai couru nuit et jour pour venir communiquer a Votre Majesté des choses qui interessent votre bonheur, votre repos, et qui, j’ose le dire, vous touchent jusqu’au fond du cœur, Madame.
Votre Majesté peut juger combien le secrèt est important ici, par l’irrégularité mesme de ma démarche auprès d’Elle, mais Votre Majesté jugera bien mieux encore combien il est interessant de ne pas perdre un instant pour m’entendre, lorsqu’Elle saura que, quoique j’aye eté lâchement attaqué par des brigands auprès de Nuremberg, outrageusement blessé par eux et souffrant horriblement ; je ne me suis pas arrèté une minute, et que je n’ai pris le Danube pour descendre a Vienne, que lorsque l’excès des douleurs m’a mis hors d’etat de soutenir le cahotement de la poste dans ma chaise.
Si Votre Majesté prenait par hasard cette lettre d’un inconnu pour le délire d’un homme blessé que la fievre travaille ; je la suplie en grace, beaucoup plus pour son propre interèt que pour le mien, de m’envoyer promptement quelqu’un qui soit honoré de sa plus intime confiance. Je ne m’ouvrirai pas a lui, parce que je ne dois le faire qu’a Votre Majesté seule, mais je lui en dirai assés pour me faire obtenir de vous, Madame, une audience particuliere et secrètte, dont ni vos Ministres ni notre Ambassadeur ne doivent avoir aucune connaissance.
Que Votre Majesté ne s’offense pas si j’ose la supplier de donner a la personne qu’Elle m’enverra un billet d’Elle et signé, conçu a peu près en ces termes : M. de Ronac peut s’expliquer librement en la personne qui lui remettra ce billet : Elle est honorée de ma confiance.
Cette précaution est nécessaire pour que je sois assuré que ma lettre n’est pas tombée en d’autres mains que celles de Votre Majesté Impériale.
En attendant vos ordres aux trois coureurs, place Saint-Michel, près le palais a Vienne, je suis avec le plus respectueux dévouement,
de Votre Majesté Impériale
Madame
le très humble et très obéissant serviteur
DE RONAC
|