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Notice
Identification et lieu de conservation
IDC256
TitreBEAUMARCHAIS à Paul Philippe GUDIN DE LA BRENELLERIE - 16 août 1774
Document de référenceOui
Statut éditorialLettre retenue
Nature du documentImprimé
Intervention(s)
Expéditeur(s) et destinataire(s)
Instrument d’écritureNon déterminé 
Dates
Date indiquée par le scripteur16 août 1774
Datation16 août 1774
Lieux
Lieu d'écriture indiqué par le scripteurVienne
Lieu d'écriture rétabli ou normalisé[Vienne]
Lieu d'écriture indexé
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Incipit

Prenez votre carte d’Allemagne, mon cher bon ami ; parcourez le Danube, de la forêt Noire à l’Euxin,

Contenu

Dans mon bateau, le 16 août 1774.

Prenez votre carte d’Allemagne, mon cher bon ami ; parcourez le Danube, de la forêt Noire à l’Euxin, plus bas que Ratisbonne, après même la réunion de l’Inn au Danube à Passaw, en descendant vers Lintz, où commence à peu près l’archiduché d’Autriche : voyez-vous sur le fleuve, entre deux hautes montagnes qui le resserrent et le rendent plus rapide, une frêle barque à six rameurs, sur laquelle une chaise embarquée contient un homme la tête et la main gauche enveloppées de linges sanglants, qui écrit malgré une pluie diluviale et un étouffement intérieur tout à fait incommode, mais un peu diminué ce matin par le rejettement de quelques caillots de sang qui l’on fort soulagé ? ecce homo. Encore deux ou trois expectorations de ce genre, encore quelques efforts de la nature bienfaisante, qui travaille de toutes ses forces à repousser l’ennemi intérieur, et je pourrai compter sur quelque chose. En vous parlant ainsi, je vous suppose instruit, cher ami, par R***, à qui j’ai écrit hier et envoyé ce matin le détail exact de mon accident ; je suppose encore que vous concevez que l’homme de la barque est votre pauvre ami, qui écrit difficilement à cause de l’ébranlement successif de chaque coup d’aviron.

Mais que faire en un gite, à moins que l’on ne songe ? dit notre ami la Fontaine, en nous contant l’histoire de son lièvre. Et moi je dis : Que faire en une barque, à moins que l’on n’écrive ? On peut lire, répondrez-vous. Je le sais, mais la lecture isole et l’écriture console ; la réflexion est austère et l’entretien est doux, avec son ami bien entendu. Il faut donc que je vous dise ce qui m’occupe depuis deux jours.

J’ai réfléchi ; je me suis convaincu qu’en tout le mal n’est jamais si grand que l’homme, exagérateur de sa nature, le représente ou le peint aux autres. J’ai éprouvé maintenant, tant au moral qu’au physique, à peu près les plus grands maux qui puissent atteindre un homme. C’est un spectacle sans doute bien effrayant pour vous, que votre ami renversé par des brigands, et frappé d’un poignard meurtrier ; mais réellement, mon ami, croyez-moi, au moment qu’il arrive, c’est assez peu de chose que ce mal. Occupé de la défense, et même de rendre à l’ennemi tout le mal qu’il me faisait, je vous jure que ce qui m’affectait le moins alors était la douleur physique ; à peine la sentais-je, et la colère était bien sûrement mon affection dominante. La frayeur, qui n’est qu’un mauvais et faux aspect de l’état des choses, est ce qui tue l’âme et rend le corps débile. L’événement aperçu sous son vrai point de vue, au contraire, exalte l’une et renforce l’autre. Un homme ose m’attaquer, il ose troubler la tranquillité de ma marche ; c’est un insolent qu’il faut punir : il en arrive un autre, il importe alors de changer l’offensive en défensive ; il y a bien là de quoi occuper l’âme tout entière. Si dans ce débat violent l’un des deux me perce et que je succombe, alors, mon ami, l’excès du mal même fait cesser le mal ; et tout cela est bien prompt. Personne ne sait mieux que moi qu’un homme d’honneur attaqué est plus fort que deux lâches assassins à qui l’aspect du courage reserre le cœur et fait trembler le bras ; car ils savent bien que toutes les chances sont contre eux. D’ailleurs un grand bien dans le mal est l’improviste. On n’a pas le temps d’avoir peur quand le danger surprend : voilà souvent d’où naît la force d’un poltron révolté. Si vous y ajoutez l’impossibilité absolue de se sauver par la fuite, le plus lâche des hommes peut à l’instant en devenir le plus brave. Héroïsme à part, je vous peins la nature telle qu’elle est. Nous reprendrons ceci dans un moment, car je suis au port de Lintz. Deux pâtres y sont descendus avec deux clarinettes, dont ils jouent fort bien ; et l’espoir de quelques craitches, d’un demi-florin, les fait tenir auprès de mon bateau malgré la pluie. Vous connaissez mon goût pour la musique ; me voilà tout gai : il me semble en général que mon âme s’affecte plus vivement du bien que du mal, et j’en sais la raison : le dernier, mettant les nerfs dans un tiraillement convulsif, dans une tension surnaturelle, détruit leur souplesse et cette douce mollesse qui les rend si sensibles au chatouillement du plaisir : on s’arme contre le mal ; en s’irritant, on le sent moins : au lieu qu’on se livre à la volupté, on lui prête, en cédant, une force qui est moins en elle que dans l’agréable faiblesse où l’on tombe avec tant de plaisir.

Maintenant que j’ai donné le demi-florin, entendez-vous deux cors qui se joignent aux clarinettes ? Réellement ils jouent à faire le plus grand plaisir : et dans ce moment-ci je suis à mille lieues des voleurs, des poignards, des forêts, des parlements, en un mot de tous les méchants, qui sont bien plus malheureux, que moi, qu’ils ont tant persécuté ; car ils avaient tort.

Autre persécution ! On vient me visiter, et voir si je n’ai rien non seulement dans ma valise, mais même dans mon portefeuille, contre les ordres de l’impératrice. Le plus plaisant est que ceux qui visitent mes papiers n’entendent pas le français : vous jugez quelle belle inquisition cela doit faire ! Encore un florin, voilà à quoi cela aboutit, et à de grands hélas ! Il est clair que je voyage dans un pays civilisé ; car partout on me plaint et l’on me demande de l’argent... Je suis reparti ; la pluie a cessé. Du sommet à la base des montagnes, le,s différentes nuances des sapins obscurs, des ormes moins foncés et de la douce verdure des près, ce beau canal qui m’entraîne au milieu de deux croupes élevées dont la culture a relégué les forêts à la cime, font un spectacle ravissant ; et si je n’étouffais pas (ce que je tâcbe d’oublier), j’en jouirais bien dans toute la pureté d’une si douce situation. Que nos peintres viennent nous dire que la nature offre toujours à l’œil trois plans, qui sont le principe de l’art optique de leurs tableaux ; moi, je leur soutiens que j’en vois quatre à cinq mille, tous dégradant à l’infini : je n’ai pourtant pas l’œil aussi exercé qu’eux sur ces différences.

Mon Dieu, que je souffre ! Figurez-vous qu’un chatouillement affadissant me monte au cœur et me fait tousser, pour détacher quelques flegmes sanguinolents. L’effort de la toux sépare les lèvres de la blessure de mon menton, qui saigne et me fait grand mal.

Mais que les hommes sont diaboliques ! Mettre la vie d’un autre homme en mesure avec quelques ducats ! car voilà tout ce que ces gens voulaient de moi. Si l’on osait dans ces occasions faire un traité de bonne foi, l’on pourrait dire aux brigants : « Messieurs, vous faites un métier si dangereux, qu’il faut bien qu’il vous profite. A combien évaluez-vous le risque de la corde ou de la roue, dans votre commerce ? De mon côté, je dois évaluer celui d’un coup de poignard dans votre rencontre. » On pourrait ainsi former un tarif suivant le temps, les lieux et les personnes.

N’admirez-vous pas, mon ami, combien je me laisse aller au vague de mes idées ? Je ne me donne la peine ni de les trier, ni de les soigner ; cela me fatiguerait, et je ne vous écris que pour faire diversion à mes souffrances, qui sont en vérité plus grandes qu’il ne convient souvent à mon courage. Cependant je ne suis pas aussi à plaindre que vous pourriez le penser ; je suis à plaindre que vous pourriez Je penser ; je suis vivant quand je devrais être mort : voilà un puissant contre-poids à la violence du mal. Si j’étais bien certain que le bonheur de penser restât au moins à qui la mort enlève celui de sentir, j’avoue que j’aimerais mieux être mort que de souffrir comme je fais, tant je hais la douleur. Mais imaginer que la mort peut nous tout ôter, ma foi, il n’y a pas moyen de la prendre à gré. Il vaut mieux vivre en souffrant, que de ne plus souffrir en cessant d’exister.

Lorsque les plus horribles pronostics faisaient frémir mes mains, la veille de ce fatal jugement à Paris, alors je voyais les choses différemment. Cesser d’être me paraissait préférable à ce qui me menaçait, et ma tranquillité ne se fondait que sur la certitude d’échapper à tout, en ouvrant cette poitrine que je vois avec tant de joie aujourd’hui sauvée aux dépens de ma boîte à papiers, de mon visage et de ma main gauche. Tout calculé, je crois que pour l’homme isolé le mal physique est le plus grand qui puisse l’assaillir ; mais que pour l’homme en société, le mal moral a quelque chose encore de plus poignant.

Vous souvenez-vous, lorsque vous veniez me consoler dans ce beau château, bien plus beau que celui du baron westphalien, car il avait triples portes et fenêtres grillées, je vous disais : « Mon ami, si la goutte m’avait saisi au pied, je serais dans une chambre attaché sur un fauteuil sans murmurer. Un ordre du ministre vaut au moins la goutte, et la fatalité reconnue est le premier consolateur dans tous les maux ? » Aujourd’hui je pense que s’il m’eût pris quelques-unes de ces enragées fluxions qui produisent des tumeurs sur lesquelles le bistouri seul a de l’autorité, après avoir souffert long-temps, le tour du bistouri serait venu : possible on m’aurait crevé le menton et la joue, et je serais comme je suis, à la longue douleur près, que j’ai esquivée : il y a donc de plus grands maux que d’être mal assassiné. J’ai certes grand mal à ma main gauche ; je souffre, mais je suis calme : au lieu que mon assassin n’a pas un florin de ma dépouille ; je lui crois les reins diablement offensés, il a la mâchoire brisée, et on le cherche pour le rouer. Il vaut donc mieux encore être volé que voleur. Et puis, mon ami, comptez-vous pour rien (mais ceci je vous le dis tout bas, tout bas), comptez-vous pour rien la joie secrète d’avoir bien fait mon devoir d’homme exercé à l’attente du mal, d’avoir recueilli le fruit du travail de toute ma vie, et d’être certain que je n’ai pas adopté un mauvais principe, en posant pour fondement de ma doctrine que c’est sur soi qu’il faut exercer sa force, et non sur les événements qui se combinent de mille manières que l’on ne peut prévoir ? Réellement, à l’exception d’avoir jeté le couteau, ce qui était mal vu, je crois en cette occasion suprême avoir mis à exécution toute la théorie de force et de tranquillité dont j’ai tâché toute ma vie de m’armer contre les maux que je ne puis prévenir. S’il y a un peu d’orgueil dans cette idée, je vous jure, mon ami, qu’il est au moins sans enflure, et sans une sotte vanité à laquelle je me vois supérieur aujourd’hui.

Mettons tout au pis. A la rigueur, je peux mourir de cet étouffement ; il peut se former un dépôt dans l’estomac, parce qu’il est né d’une violente commotion dans le fort du débat. Mais suis-je donc insatiable ? Quelle carrière est plus pleine que la mienne dans le mal et dans le bien ? Si le temps se mesure par les événements qui le remplissent, j’ai vécu deux cents ans. Je ne suis pas las de la vie ; mais je puis en laisser la jouissance à d’autres sans désespoir. J’ai aimé les femmes avec passion ; cette sensibilité a été la source des plus grandes délices. Forcé de vivre au milieu des hommes, cette nécessité m’a causé des maux sans nombre. Mais si l’on me demandait lequel a prévalu chez moi, du bien ou du mal, je dirais sans hésiter que c’est le premier ; et certes le moment n’est pas heureux pour agiter la question de celte préférence : cependant je n’hésite pas.

Je me suis bien étudié tout le temps qu’a duré l’acte tragique du bois de Neuschtat ou Airschtadt. A l’arrivée du premier brigand, j’ai senti battre mon cœur avec force. Sitôt que j’ai eu mis le premier sapin devant moi, il m’a pris comme un mouvement de joie, de gaieté même, de voir la mine embarrassée de mon voleur. Au second sapin que j’ai tourné, me voyant presque dans ma route, je me suis trouvé si insolent, que, si j’avais eu une troisième main, je lui aurais montré ma bourse comme le prix de sa valeur, s’il était assez osé pour la venir chercher. En voyant accourir le second bandit, un froid subit a concentré mes forces, et je crois bien que j’ai plus pensé, dans le court espace de cet instant, qu’on ne le fait ordinairement en une demi-heure. Tout ce que j’ai senti, prévu, agité, exécuté en un quart de minute, ne se conçoit pas. Réellement les hommes n’ont pas une idée juste de leurs vraies facultés, ou bien il en naît de surnaturelles dans les instants pressants. Mais quand mon misérable pistolet a raté sur le premier voleur, ah ! mon cœur s’est roulé comme sur lui-même pour se faire petit ; il sentait d’avance le coup qu’il allait recevoir : je crois que ce mouvement peut être justement appelé frayeur, mais c’est le seul que j’aie éprouvé ; car lorsque, renversé, frappé, manqué, je me suis vu vivant, il m’a monté au cœur un feu, une force, une audace supérieure. Sur mon Dieu, je me suis vu vainqueur, et tout ce que j’ai fait de là en avant n’a plus été que l’effet d’une exaltation furieuse qui m’a tellement masqué le danger, qu’il était absolument nul pour moi. A peine ai-je senti couper ma main : j’étais féroce, et plus avide du sang de mon adversaire qu’il ne l’avait été de mon argent. C’était un délice pour moi de sentir que j’allais le tuer. La fuite de son camarade a pu seule lui sauver la vie : mais la diminution du péril m’a bientôt rendu à moi-même ; et j’ai senti toute l’horreur de l’action que j’allais commettre, sitôt que j’ai vu que je la pouvais commettre impunément. Lorsque je réfléchis que mon second mouvement a été de le blesser au moins, je juge que je n’étais pas encore de sang-froid ; car cette seconde idée me semble mille fois plus atroce que la première. Mais, mon ami, l’inspiration à jamais glorieuse à mes yeux, est la noble audace avec laquelle j’ai pu changer le lâche projet de tuer un homme sans défense en celui d’en faire mon prisonnier ; si j’en suis un peu vain dans ce moment-ci, je l’étais mille fois davantage dans ce moment-là. C’est dans la première joie de me trouver si supérieur au ressentiment personnel, que j’ai jeté au loin le couteau ; car j’ai infiniment regretté d’avoir blessé cet homme aux reins en coupant sa ceinture, quoique je ne l’eusse fait que par maladresse. Il entrait aussi dans tout cela je ne sais quel orgueil de l’honneur qu’allait me faire à Nuremberg l’arrivée d’un homme outrageusement blessé, livrant à la vindicte publique un de ses agresseurs garrotté. Ce n’est pas là ce qu’il y a de plus vraiment noble dans mon affaire ; mais il faut être de bon compte, je ne valais pas mieux que cela alors. Et je crois bien que c’est la rage de voir ce triomphe insensé m’échapper, qui m’a fait brutalement casser la mâchoire à ce malheureux lorsque ses camarades sont accourus pour me l’arracher ; car il n’y a pas le sens commun à cette action : ce n’est là qu’un dépit d’enfant, qu’un jeu de la plus misérable vanité. Tout le reste a été froid et physique. Voilà, mon ami, mon aveu entier, et le plus franc que je puisse faire. Je me confesse à vous, mon cher Gudin : donnez-moi l’absolution.

Si tout ceci tournait mal, vous savez, mon ami, combien vous avez de gens à consoler : d’abord vous, car vous perdriez un homme qui vous aime bien ; ensuite les femmes : pour les hommes, mon père excepté, ils ont en général beaucoup de force contre ces sortes de pertes.

Mais si je rattrape ma santé, écoutez donc, mon ami, je ne vous dis pas alors de brûler cette lettre, je vous ordonne de me la remettre : on ne laisse pas traîner son examen de conscience ; et vous sentez bien que si je me mets sur le ton de vomir, comme je l’ai fait ce matin, le sang caillé qui me suffoque, faute de se digérer dans mon estomac, cet horrible aliment une fois expulsé, je suis sur mes pieds.

Adieu ; je suis las d’écrire, et même de penser. Je vais me mettre à végéter, si je puis ; cela vaut mieux pour des blessures que d’écrire, quelque vaguement qu’on laisse aller sa plume. Sachez cependant, mon ami, que je n’ai plus d’autre affaire que celle de me rétablir. J’ai terminé à ma satisfaction tous les objets de mon voyage. Il n’y a pas à me répondre ; car j’arrêterai maintenant le moins que je pourrai. Puisse-je vous embrasser encore une fois joyeusement !

Le 16 au soir.

Mon bon ami, tant qu’on ne trouve point de poste, et qu’il reste du papier, la lettre n’est point finie. J’ai dormi, et rêvé qu’on m’assassinait. Je me suis réveillé dans une crise mortelle. Mais que c’est une chose agréable que de vomir de gros et longs caillots de sang dans le Danube ! Combien la sueur chaude qui mouillait mon visage glacé est apaisée ! Comme je respire librement ! Forcé d’essuyer mes yeux, dont l’effort a exprimé quelques larmes, comme ma vision est nette ! Les montagnes les plus hérissées sont couvertes de vignes des deux côtés du fleuve. Tout ce que je vois est un tour de force en culture. La pente est si roide, qu’il a fallu tailler les montages en escalier, et flanquer chaque gradin d’un petit mur, pour empêcher l’éboulement des terres. C’est le travail de l’homme qui boira le vin ; mais la vigne, qui ne boira rien, si vous voyiez comme elle suce de toute sa force le suc pierreux et vitriolique des rochers presque nus sur lesquels elle s’accroche, vous diriez comme moi : Chacun fait ici de son mieux. Dans ce lieu même, le fleuve est si serré qu’il bouillonne ; et le flot me rappelle en petit noire passage de Boulogne à Douvres, où nous fûmes si malades. Je l’étais pourtant moins qu’aujourd’hui, quoique je souffrisse davantage : mais j’ai bonne espérance. Tous ces vomissements vident le sac, et la succession d’une souffrance aiguë à un soulagement parfait n’est point le pire état que doive craindre un ressuscité, il est même raisonnable de faire encore aller le bien pour le mal : d’ailleurs je cours au-devant du soulagement. Encore vingt-cinq lieues d’Allemagne, c’est-à-dire trente-sept de France, et je serai dans un bon lit à Vienne, où je vais faire le monsieur au moins huit bons jours avant de me remettre en route. Comme j’y trouverai des médecins, j’y trouverai probablement des saignées : c’est là le premier point de leur science.

Je sens bien que j’approche d’une grande capitale : la culture, la navigation, les chapelles, les forts, tout m’annonce que nous arrivons. Les hommes augmentent à vue d’œil ; ils vont se presser, et enfin seront accumulés au terme de mon voyage : c’est au terme de mon éloignement que je veux dire ; car j’aurai bien quatre cents lieues à faire pour revenir embrasser mes chers amis, à qui j’espère que vous ferez part des nouvelles que je vous donne. Ne pouvant écrire à tout le monde à la fois, j’adresserai tantôt à l’un, tantôt à l’autre, ce que je pourrai rédiger ; et il faut bien que tout cela fasse un corps entre vos mains, car pour moi je ne recommencerai pas à celui-ci ce que j’aurai dit à celui-là. Tant que j’ai eu la tête pleine d’affaires, au diable l’instant que j’avais pour écrire ; mais depuis que tout est fini, je redeviens moi-même, et je radote volontiers.

Bonjour, cher ami : voilà mon cœur qui s’engage de nouveau ; tant mieux, je vomirai. Sans cette vilaine oppression, je ne serais que blessé ; au lieu que je suis malade. Il faut absolument cesser d’écrire.

Du 20, à midi.

Me voilà descendu à Vienne. Je souffre beaucoup, mais c’est moins un étouffement qu’une douleur aigre : je crois que c’est bon signe. Je vais me coucher ; il a bien longtemps que cela ne m’est arrivé.

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Responsable du projet : Linda Gil, Maîtresse de conférences en histoire du livre et des idées à l'âge classique.
Université Paul-Valéry Montpellier 3, Institut de recherche sur la Renaissance, l’âge Classique et les Lumières
UMR 5186 CNRS / Université Paul-Valéry Montpellier 3
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