| Contenu | Lyon, le 25 Janvier 1785.
MONSIEUR,
Le succès, qui dans tous les temps a couronné vos travaux, devoit s'étendre à l'œuvre, dont Pidée fublime vous appartient : & s'il falloit une ame auffi profondément fenfible que la vôtre pour la concevoir, il falloit votre plume pour la préfenter & la développer avec ce charme, qui, prefque toujours, fait adopter à l'opinion publique vos fentimens particuliers.
Nous nous accuferions d'ingratitude, fi dès le premier moment où quelques-uns de nos Concitoyens réunis par le vertueux Prélat qui nous préfide fe font occupés des moyens de réalifer votre plan, nous n'euffions pas acquitté l'hommage qui vous en eft dû, en faifant réimprimer votre lettre du 15 août dernier aux auteurs du Journal de Paris. Il nous a fuffi d'emprunter votre or-gane, pour échauffet tous les cœurs du zele qui vous anime en faveur des pauvres meres nourrices. Lés vertus, comme les arts, ont leur émulation, & fi l'activité des uns s'augmente par la concurrence & les nouvelles routes qui leur font ouvertes, les autres veulent être également réveillées par de nouvelles vues, & la bienfaifance, ou plutôt la charité, ce fentiment qui paroit fe diriger plus particuliérement aux befoins du pauvre, fembloit attendre le nouvel effor que vous lui donnez. Une ville où la claffe du peuple, celle des ouvriers, eft beaucoup plus confidérable que dans la capitale même, proportionnément à fon étendue & à la popu-lation, une ville déja éclairée par un excellent mémoire publié en 1778, fur le nombre des malheureufes vidimes immolées à la négligence & à l'avidité des nourrices mer-cénaires, une ville enfin, où d'après des calculs bien faits on affure que de fix mille enfans qui naiffent toutes les années, il en périt plus de quatre mille en nourrice, cette ville devoit être jaloufe d'enlever aux autres l'honneur d'être la premiere à former un établiffement inf-piré par la nature, le patriotifme & l'humanité. Nos Adminiftrateurs, nos Citoyens, nos Pafteurs, nos femmes & notre peuple l'ont accueilli avec tranfport. C'eft au nom de tous que nous nous empreffons de vous en rendre graces, & peut-être avez-vous déja remarqué Monfieur, qu'ayant à vous exprimer notre reconnoir? fance pour des bienfaits particuliers d notre inflitut , nous ne vous avons encore parlé que de celle qui vous eft dûe par la nation entiere. Mais c'eft affez ménager votre délicatefle, & il doit nous être permis de vous peindre les fentimens que vous infpirez à notre affem: blée. La nobleffe & la générofité de vos procédés, en nous pénétrant d'admiration , doublent nos forces, & nous regardons notre inflitut bien moins encore enrichi de vos dons, qu'il ne le fera des confeils, du zele & de l'intérêt dont vous contractez l'obligation , envers nous par vos propres bienfaits. La poftérité vous en paiera le prix. Si des honneurs rehdus à la mémoire de Rouffeau, le plus flatteur eft celui de l'enfance couvrant fon tombeau de fleurs, fi Voltaire, le front ceint de toutes les couronnes du génie, ne paroît fenfible à la fin de fa carriere , qu'au témoignage de fon cœur, exprimé dans ce vers fi touchant : J'ai fait un peu de bien, c'eft mon plus bel ouvrage. Vous , Monfieur , qui par l'éclat & la variété de vos talens & de vos fuccès, pouvez être nommé après ces grands hommes, que de douces émotions votre ame doit éprouver, en vous difant : J'ai ranimé l'efprit public dans ma patrie, je l'ai dirigé fur un des objets les plus im-portans à la fociété, j'ai donné une grande leçon, & à ma voix la feconde ville du Royaume vient de donner un grand exemple: de pauvres meres me béniffent, & fi mon nom n'a pas frappé leur oreille, dans mes triomphes littéraires, elles l'apprendront en goûtant le bon-heur; leurs enfans le répéteront, & le perpétueront dans les races futures.
Nous sommes avec autant de reconnoissance que de respect, MONSIEUR, Vos très-humbles & très-obéissans serviteurs.
LES ADMINISTRATEURS de l'Inflitut de bienfaifance.
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