| Contenu | Lettre de M. DE BEAUMARCHAIS, aux Aueurs du Journal.
Ce 12 Août 1784.
MESSIEURS,
Je suis forcé de mettre au jour le Plan de Bienfaifance annoncé par moi dans votre Feuille du 4 Août, avant même que j'aie pu raslembler toutes les notions qui lui donneront de la consistance : Parce que je ne puis trop-tôt détromper les perfonnes malheureufes à qui ma Lettre a fait prendre le change fur mes idées, mon crédit, & mes moyens: Parce que je n'ai pas aflez de tems pour répondre aux 3 ou 400 Lettres que le Journal m'a attirées. Je fupplie leurs Auteurs de trouver bon que celle-ci m'acquite envers eux, & je le dis avec vérité, fur un objet auquel je n'ai eu part qu'incidemment, je fuis aufli loin de mériter les éloges qu'on m'a donnés, que les injures qui m'ont été écrites. Quoi qu'il en foit, voici mon plan, dont la douce utilité peut échauffer des perfonnes allez puiffantes pour lui donner une etendue, fans laquelle il n'eit prefque rien.
Ce qui m'en a fourni l'idée, mérite d'être rapporté.
Un homme de qualité, Philolophe, sensible, differtant un jour avec moi fur la men-dicité, dont on s'eft toujours moins occupé, que des mendians, me dit : enleignez-moi le moyen d'employer en charités, douze mille francs, bien noblement. — Si ce n'eft pas utilement, que vous entendez par ce mot, je me vois hors d'état de diriger vos vues.—Oui, c'eft utilement, dit-il; mais d'une utilité plus étendue que ne peut l'être un don individuel. —J'entends; vous voulez en emploi d'argent qui puisse devenir l'aiguillon, l'encouragement d'un bien généralement adopté: cela n'est aisé; mais j'y réfléchirai.
Voici , Mellieurs, ce qui m'eft venu dans Tefpric, & m'a déjà valu deux Soufcripteurs; car je l'ai dit à deux personnes.
On applique avec jugement un don de bien-faisance, lorsqu'on arrache à la prifon les malheureux qu'on y retient faute de payer les mois de leurs enfans. En époufant un fille capable de gagner 20 sols, l'Ouvrier qui en gagne 40, a calculé qu'ils pourroient vivre; mais au bout d'un an, ils lont trois; un an après, les voilà quatre ; ici les moyens deviennent courts, ence que la charge eft accrue.
Quelqu'un a dit bien fenfément : la charité feroie mieux faite, fi l'on prévenoit l'empri-fonnement, au lieu de le faire ceffer. En comptant les jours qu'ils y perdent, les trais d'entrée & de fortie, & ceux d Huiliers qui les précèdent, on feroit plus de bien, fous cette forme, avec foixante franes, qu'on n'en obtient fous l'autre, avec quarante écus. Et moi, je vais plus loin; je dis :
Un des plus grands travaux du Magiftrat de la Police, eft de faire venir de so lieues des femmes & des mères de pauvres, pour enlever & nourrir des enfans d'autres pauvres. Et pourquoi cette fubverfion fi fatale aux enfans qui naiffent: N'oublions jamais, s'il fe peut , qu'il n'y a pas de fein tari, fans qu'on trouve un entant qui louftre; que le dépiacement d'ur nourriflon, néceffite l'abandon d'un autre ; & la chaîne fut elle de vingt nouveaux nés dé-placés, dès que le premier n'a plus de mère, il faut que le dernier périfle. On en raifonne-roit cent ans, fans pouvoir le tirer de la.
Rendons lon cours a la Nature. On a trop dit que le lait des pauvres femmes de Paris ne vaut rien; qu'elles ne font pas logees pour nourrir; que torcées de gagner leur vie, leurs fruits périroient faute de foin. Quiconque a vu le quartier des Juifs à Amfterdam fent la fu-tulité de ces redites. Les rues les plus étroites, les maifons les plus hautes pullulent d'enfans entallés ; les temmes y travaillent comme ici ; le lait des mères lupplée à tout; rien ne lup-plée au lait des mères; & voilà où j'en veux venir.
Je propofe un Inftitut de Bienfaifance, vers lequel toute temme reconnue pauvre, infcrite à la paroite, puifle venir, fon enfant au fein, avec l'atteftation du Curé, nous dire : Je fuis mere & nourrice; je gagnois zo fols par jour, mon enfant m'en fait perdre 12.
20 lols par jour font 3o liv. par mois; offrons à cette nourrice 9 francs de charité; les 9 liv, que fon mari ne donne plus à l'étran-rere, en voila 18 de rentrés. La mère aura ien peu de courage, fi elle ne gagne pas 8 fols par jour en alaitant. Voilà les 3o liv. retrouvées.
Mais ou donc eit le bénéfice? — Sur 1oo pauvres enfans qui naillent, le nourrillage étranger en emporte 60; le maternel en con-fervera go. Chaque mère aura nourri fon fils ; le père n'ira plus en prifon; fes travaux ne celleront plus; les femmes des pauvres feront moins libertines, plus attachées à leurs me. nages; peu-à-peu l'on le fera une honte d'envoyer au loin fes enfans; la Nature, les Mours, la Patrie y gagneront également;
Soldats, Ouvriers & Matelots en fortiront de toutes parts : on ne fera pas plus d'enfans; il s'en élevera davantage. Voilà le mot; il elt bien important.
Si ce digne Etabliffement a lieu, j'ai trente mille francs d'affurés. C'eft bien peu pour une ufli grande chole. Mais que l'on dirige vers nous des charités bien entendues: de ce foible ruiffeau d'argent, vont fortir des fleuves de lait, des foules de vigoureux nourriffons.
Je plaide pour les mères - nourrices. Que d'enfans, que d'hommes perdus, pour avoir léparé ces deux noms ! Les réunir eft mon ob-jet; c'eft celui de mon noble Ami, de quelques autres généreux Commettans.
Et moi donc, n'y mettrai-je rien : Quand je devrois être encore traité d'homme vain, d'i-gnorant, de méchant, & de fot Auteur, i'y mettrai tout mon Figaro ; c'eft de l'argent qui m'appartient, que j'ai gagné par mon labeur à travers des torrens d'injures imprimées ou épitolaires. Or, quand les Comédiens auront 200 mille francs, mes nourrices en auront 28.
Avec les 3o de mes Amis, voilà un régiment de marmots empâtés du lait maternel. Tout cela paye bien des outrages! Mais n'oublions pas que ces premiers fecours ne font rien, 6 un peu de chaleur françoile ne vient foutenir notre effai. Que ma douce & libre convention s'établiffe entre les deux claffes d'hommes qui embraflent la mafle des richefles, ceux qui donnent les places & ceux qui les poftulent !
En eltet, quel homme en crédit, ou quel Miniftre bienfailant ( & la vraie grandeur left toujours ) n'accueillera pas une demande équitable avec plus de faveur qu'une autre, s'il voit à la fin du Placet: ei cas de fuccès, Monfeigneur, 5oo louis pour les mères noure rices?
Pourquoi la charité eft-elle fouvent fèche, trifte & parcimonieufe? C'eft qu'on en a fait in devoir. Donnons gaîment pour le bon lait ;
& nommons cela Bienfaifance.
Et même pour que plufieurs fortes de malheureux trouvent leur bien dans notre affaire. mes amis & moi promettons dix écus au pauvre cour malade ou defléché, qui prouvera le mieux, dans un bon Libelle anonyme, qu'il y a dans notre projet un dessous de carte malhonnête, qu'on découvrira quelque jour.
J'ai l'honneur d'être, &c.
Signé, Caron de Beaumarchais
Dans peu, je dirai quelque chose sur la manière de recueillir, & d'administrer ces secours.
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