Paris, ce 17 avril 1783
Monsieur le Comte,
hier au Soir je me trainai, tremblant la fièvre, chez M. D'Ormesson : Je convins avec lui qu'il vous écrirait ce Matin, et que de mon coté Je me rendrais a Versailles pour lui rapporter a lui mesme votre réponse. Mais ma fievre a redoublé a tel point que Je vois a peine ce que j'écris dans mes rideaux.
Le chagrin de me voir enfin aux abois, sans avoir rien pu finir encore sur mes tristes réclamation et mes échéances arrivées, m'ont oté le repos. Puis au dernier moment, voila la fievre qui couronne l'oeuvre, et Je dois payer samedi une somme que Je n'ai point, ni ne puis faire d'ici la. M. D'Ormesson, plein de bonne volonté, veut pourtant avoir votre attache pour vnir a mon secours, et dans le moment ou j'ai le plus grand besoin d'aller vous demander cette justice comme une grace spéciale, je suis cloué a mon grabat.
Vous ne voulez pas que Je périsse. Je demande une légère partie d'un grand tout que vous me feriez payer, si des lenteurs forcées d'avaient pas retardé ma liquidation rigoureuse jusqu'a aujourd'hui.
Au nom de l'honneur, de votre bienveillance, ecrivés, Monsieur le Comte, a M. D'Ormesson qu'il est sans inconvénient de me donner l'echelle d'acomptes dont je lui ai remis l'etat, c'est celui de mes paiemens forcés. Et daignez lui ajouter qu'il est indispensable de faire faire promptement l'examen et la liquidation de mes demandes; car on ne peut finir une affaire qu'après l'avoir commencée : et depuis 5 ans, celle-ci ne s'entame point. Comme je devais me rendre porteur de votre réponse, daignez la remettre a mon postillon. Je ne puis aller a Versailles; mais cette après midi, après l'accès, je ferai comme hier; j'irai plutot à quatre pates chez M. D'Ormesson, que d'y manquer, tant mon état est devenu violent.
Je voulais vous porter un papier curieux, relatif à ce que j'ai eu l'honneur de vous dire lundi. Mais Je n'ose le confier, mesme a mon courrier. Je vous irai le montrer, Dès que je pourai faire quatre lieues.
Je joins ici la copie que j'ai fait tirer de la lettre de Voltaire au Roi de Prusse et de la réponse du Monarque; en présentant lhommage de cette lecture du Manuscrit que je vous ai remis, au Roi; joingnez cette pièce justificative de la vérité des faits, en la mettant dans la page où il traite de la guerre de 1743, que vous retrouvérez facilement.
Si cette lecture amuse le Roi, et que Sa Majesté desire en secret quelques autres parties inconnues du grand portefeuille; Je me ferai un devoir et un plaisir de faire, et pour vous, et pour lui, des choix bien intéressans.
Sauvez moi l'honneur je vous prie, en mandant à M. D'Ormesson de me donner un provisoire indispensable. Jamais le Service n'a attendu un moment quand mon activité a été invoquée.
Je vous demande un million de Pardons de ce bavardage informe. Ma teste frappe comme une forge, et l'inquiétude augmente ma fievre.
Je suis avec le plus inviolable dévoûment,
Monsieur le Comte,
Votre tres humble et tres obeissant Serviteur,
Caron de Beaumarchais,
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