A Maurepas
Envoyé à Monsieur le Comte de Vergennes
Monsieur le Comte.
Je vous ai remis le tableau de ma situation actuelle. Au milieu des embarras que j'éprouve il ne pouvait être plus exact, et j'ose assurer qu’il suffit, pour prouver que les fonds de personne ne courent aucun danger. Cependant M. de Sartine m'a fait venir exprès de Paris, hier au soir, pour m'assurer que vous ne le trouvez pas suffisant. Certes il ne l'est pas, si c'est un bilan rigoureux que vous vouliez ; mais, en pareille affaire, un tel bilan était l'ouvrage au moins de deux mois. Puisque vous le voulez, Monsieur le Conte, vous l'aurez, je vous jure. Heureux de pouvoir me justifier en vous l'offrant. Car je suis bien fatigué de voir tous les sots de Paris envier la fortune de commerce, quand je passe les jours et les nuits à repousser l'instant de ma perte, ou à la pleurer d'avance.
Après avoir en vain épuisé, depuis six mois, les représentations, les prières, les demandes, les explications, pour vous prouver que l'embargo de mon navire et le défaut de remboursement de mes fusils détruisaient la plus grande affaire possible ne me reste aujourd'hui quà poser devant vous, bien clairement, bien austèrement, l'état actuel de la question, afin que, la connaissant parfaitement, vous puissiez d'un seul mot décider de mon sort et de votre secret.
Le choix de le divulguer ou de le retenir est dans vos mains pour quelque jours encore, Monsieur le Comte, lesquels passés, je le dis avec douleur, il ne sera plus en mon pouvoir de vous en faire l’hommage, et tout sera perdu avec moi hors l'honneur.
De deux choses l'une. Ou daignez m'aider tout à l'heure à sortir d'embarras alors, je désintéresse les plus ardents de mes créanciers et, remonté sur à votre gré l'inventaire le plus exact à livres, sols et mon crédit, je fais deniers; j'y mets le temps nécessaire et le ferai tranquillement et sans trouble ; il sera bien fait : vous en aurez la connaissance exclusive et tout sera réparé : car, si ma situation est affreuse en ce moment, il me sera toujours glorieux de vous prouver que le fond de mes affaires est superbe en tout temps.
Ou si vous ne voulez ni m'aider, ni lever l'embargo de mon navire, vous ne devez pas hésiter de me le faire dire aussitôt. Les preuves de la beauté de mes travaux, que mon bilan fournira dans deux mois, ne remédiant à rien pour aujourd'hui, je suis forcé de fermer ma caisse à l'instant même. Je serais déjà très coupable, aux yeux de l'honneur, de ne l'avoir pas fermée depuis huit jours, si je n'espérais me laver bientôt de ce reproche, en prouvant que j'ai dû compter jusqu'au dernier moment que l'administration me sauverait de la honte de faillir en plein succes, quand il est bien prouvé qu'elle seule a ruiné mes affaires, en étranglant mon crédit. Un homme d'honneur acquérant la triste certitude qu'il ne peut remplir tous ses engagements exigibles doit cesser à l'instant ses payements, sous peine d'être accusé d'avoir malhonnêtement préféré de payer quelques personnes, au préjudice de la masse de ses créanciers. Donc si vous persistez à ne vouloir pas m'aider, je ne puis, sur un faux espoir, tromper plus longtemps tous ceux à qui je dois, en en préférant quelques-uns. L'importance des suites exige même que ce refus me soit envoyé par écrit. Comme il est pour moi l'ordre exprès de fermer ma caisse à l'instant, il est juste aussi que cette rigueur connue devienne un jour ma justification. Permettez-moi, sans manquer au respect, de vous parler un moment en négociant.
Dans une entreprise montée aujourd'hui à plus de 10 millions, la France est bailleur de fonds pour 2 millions, l'Espagne pour un : voilà votre état. Mais vos droits pour une portion ne pouvant nuire à celui que les autres bailleurs de fonds ou fournisseurs ont de voir clair en une affaire commune, à l'instant où je cesse de payer, la confiance est perdue et chacun excipant de son droit rigoureux, il ne m'est plus possible de rien dissimuler à personne.
Eh ! Comment resterait-il quelque chose inconnue, quand mon bilan doit être affiché dans la bourse de toutes les villes de l'Europe où j'ai des relations,
quand je ne puis cacher une seule lettre qui ait trait à l'affaire, sans être taxé de banqueroute frauduleuse ? Mes livres, ma caisse, mes correspondantes enfin tous mes papiers seront mis au plus grand jour. Et toute la puissance du Roi ne peut empêcher ce malheur ; car ceci devient à l'instant une affaire consulaire. Les précautions mêmes que l’Autorité prendrait pour que mes lettres fussent détournées, formant nécessairement une lacune, ne prouveraient-elles pas autant et mieux que ces lettres, l'intérêt qu'elle a de les soustraire ?
Il faut donc que je donne au public ce même bilan que je réservais à vous seul. Il faut que je produise à mes moindres créanciers un détail circonstancié de mes opérations, de mes mises, de mon actif, de mon passif, de mes retours et dépenses ! Et ce bilan ne peut plus être fait qu'en présence des plus éclaires d'entre eux.
En voyant l'état superbe de mes affaires, ils voudront savoir ce qui me fait manquer pour 15 cent mille livres, ayant un bénéfice de deux millions au moins. Alors il faudra répondre que l'administration, depuis six mois, arrête en France un vaisseau de 13 cent mille livres. Qu'en armant ce fort vaisseau pour m'aller chercher des retours, je n'ai fait que suivre moi-même la route que j'avais tracée aux autres négociants : qu'en ordonnant à tous mes vaisseaux d'Amérique d'attendre celui-là pour en être convoyés dans leur retour, j'ai fait un acte de sagesse, en un temps où la mer est si pleine d'ennemis.
Qu'ainsi poussé d'événements en événements, puis arrêté court par la politique, mon vaisseau restant en France, les autres en Amérique, un remboursement de fusils envoyés, promis et non effectué, enfin le refus d'un secours modique et qui m'eût tiré d'affaire durement signifié, l'instant est arrivé où je dois périr de misère au milieu des richesses et des succès. Alors tout sera connu. Mais si je me trouve ruiné, je serai pleinement justifié.
Tout se réduit donc à cette alternative. Au lieu de perdre un temps précieux à me demander, comme le précepteur de la fable, comment et pourquoi je suis tombé dans l'eau, tendez-moi seulement un bras secourable, et le malheur affreux de me noyer sera changé dans le plus léger accident. Dans deux mois vous aurez un bilan rigoureux, et vous vous féliciterez sous toutes les formes de ma noble et grande entreprise. Ou bien, refusez-moi sans biaiser vos secours. A l'instant je cesse de payer. Vous aurez également mon bilan dans deux mois ; mais au lieu du profond secret que vous pouviez conserver à peu de frais, tout sera public et le plus disgrâcié des administrateurs, au désespoir de vous avoir déplu, n'aura pourtant fait que son devoir rigoureux.
Dans la frayeur de votre réponse, je suis comme Moctézuma, les pieds sur les charbons, en attendant la mort.
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