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Identification et lieu de conservation
IDC1847
TitreBEAUMARCHAIS à l'Académie des Sciences - 13 novembre 1753
Document de référenceOui
Statut éditorialLettre retenue
Nature du documentImprimé
Intervention(s)
Expéditeur(s) et destinataire(s)
Instrument d’écritureNon déterminé 
Signature de BeaumarchaisCARON fils.
Dates
Date indiquée par le scripteur13 novembre 1753.
Datation13 novembre 1753
Lieux
Lieu d'écriture indiqué par le scripteurParis
Lieu d'écriture indexé
Pièce(s) jointe(s) ou liée(s)
Pièce(s) sans identifiant

Joint un mémoire où Beaumarchais annonce sa découverte et réclame son échappement.  

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Incipit

Je viens réclamer devant vous l'invention et la propriété d'un échapement à repos, dont le sieur Le Paute vous a déjà présenté le dessein (sic) comme auteur, et qu'il a même fait voir au Boy, si l'on en croit son annonce au Mercure de septembre dernier.

Contenu

[Complété grâce à Lettres de jeunesse, édité par Louis Thomas] 

13 novembre 1753.

 

A Messieurs de l'Académie royale des Sciences

 

Messieurs,

Je viens réclamer devant vous l'invention et la propriété d'un échapement à repos, dont le sieur Le Paute vous a déjà présenté le dessein (sic) comme auteur, et qu'il a même fait voir au Boy, si l'on en croit son annonce au Mercure de septembre dernier.

Devant des juges moins éclairés, je craindrais que ma grande jeunesse, la promptitude du sieur Le Paute à me prévenir, et sa malheureuse facilité à imaginer des faits et à les présenter ensuite, ne fussent des obstacles invincibles qui m'empêchassent de faire percer la vérité ; mais l'étendue de vos Lumières, votre amour pour les arts, la protection soutenue que vous accordés à ceux qui s’appliquent à les perfectionner, me donne une pleine confiance que vous écarterés tous les nuages dont on s'efforcera d'obscurcir la vraie, et que, malgré les efforts de mon antagoniste, il résultera du sévère examen que je vous supplie de faire de nos preuves respectives, que je suis le véritable auteur de cet échappement, et que le sieur Le Paute, en voulant se l'attribuer, commet une infidélité d'autant plus criminelle, qu'elle est fondée sur le plus monstrueux abus de confiance.

 

Avant d'entrer dans le détail des preuves qui constatent la vérité de ma découverte, je crois devoir faire un récit succinct des faits qui y ont rapport et qui établissent que la connaissance de mon échapement n'est venue au sieur Le Paute que par la simplicité que j'ai eue de luy communiquer les divers progrès que je faisais dans mes recherches. 

Instruit, dès l'âge de treize ans, par mon père, dans l'art de l'horlogerie, et animé, par son exemple et ses conseils, à m'occupersérieusement de la perfection de cet art, on ne sera point surpris que, dès l'âge de dix-neufans seu lement, je me sois occupé à m'y distinguer et à tâcher de mériter l'estime publique. Les échappements furent les premiers objets de mes réflexions. Retrancher tous leurs défauts, les simplifier et les perfectionner, fut l'aiguillon qui excita mon émulation. Mon entreprise était sans doute téméraire; tant de grands hommes, que l'application de toute ma vie ne me rendra peut-être jamais capable d'égaler, y ont travaillé sans être parvenus au point de perfection tant désire, que je ne devais point me flatter d'y réussir; mais la jeunesse est présomptueuse, et ne serai-je pas excusable Messieurs, si votre jugement couronne mon ouvrage ? Mais quelle douleur si le sieur Lepaute réussissait à m'enlever la gloire d'une découverte que vous auriez couronnée !

[Complété grâce à Lettres de jeunesse, édité par Louis Thomas]

Plein du désir de réussir et soutenu des conseils de mon père, je travaillay donc, et au commencement de l’année 1752 je parvins à imaginer un nouvel échappement qui à la vérité eut besoin de l'indulgence ordinaire aux auteurs pour être trouvé passable. Mais c'était déjà beaucoup d’être entré dans la carrière, et l'espoir que ce commencement fit naître à mon cœur fut plus que suffisant pour me porter à faire toutes les recherches qui manquaient à ma découverte.

Après divers changements je me déterminai à ôter d’une montre bien faite l'échappement à roue de rencontre qui y était et j'y substituai le mien dans la forme la plus avantageuse que je connusse alors.

Pour lors, le sieur le Paute était en liaison avec mon père : prévenus en sa faveur, nous luy supposions la candeur et la probité qui constituent 1 honeste homme ; mon père le voyait souvent. Le sieur Le Paute n'ignorait pas que je cherchais un nouvel échappement. Je lui fis voir ma montre, il parut très flatté de ma confiance et fort content de ma découverte. Je ne lui cachais cependant pas que je ne croyais pas avoir atteint le but.

Je ne me trompais point, l'expérience m'apprit que je n'étais que sur la route : je voulais deux repos de même diamètre et deux plans de semblable position, je ne les avais pas encore, et il me fallut passer par bien des changements avant d'y parvenir.

Le sieur Le Paute, comme amy de cœur, fut toujours confident de mes progrès et le témoin oculaire de la construction de plusieurs montres de mon premier échapement que je fis et livray à divers particuliers. Je n'avais cependant pas encore tout ce que je désirais, mes peines à ce sujet furent communiquées au sieur Le Paute, et je lui fis part aussi de la crainte continuelle que j'avais qu'on ne m'enlevât ma découverte, pendant que je sacrifiais tout mon temps à la perfectionner. Il trouva cette crainte bien fondée, me conseilla de prendre date à l'Académie, et s'olTrit de m'accompagner chez M. de Fouchy. Vous pourrez, me dit-il, faire après celte démarche lous les changements que vous croirez favorables à la disposition, pourvu que vous ne changiez pas le principe, et personne ne pourra vous enlever la gloire de la découverte.

Il me présenta donc à M. de Fouchy, au mois de janvier dernier, comme étant auteur d'un nouvel échappement à repos qui remédiait déjà à plusieurs inconvénients reconnus dans les autres, et qui promettait encore davantage pour l'avenir. Je remis à M. de Fouchy un mémoire dont copie est attachée à celui ci, par lequel j'annonçais ma découverte, et je lui fis voir une montre où elle était appliquée en lui disant que je ne la présentais pas encore à l’Académie parce que j'étais actuellement occupé à la perfectionner et à la rendre plus digne de son approbation.

Qui eût cru qu'après une telle démarche du sieur Le Paute, il serait celui qui entreprendrait un jour de m'enlever la propriété de mon échappement? J'avoue que, bien loin de l’en soupçonner, ma confiance en lui redoubla et je ne lui fis plus aucun mystère de mes progrès.

Je continuai donc mes recherches avec d'autant plus d'ardeur que je me regardais comme certain que l’honneur du succès ne me serait pas même disputé. Six mois s'écoulèrent pendant lesquels mon échappement est parvenu par des changements successifs au point où il est maintenant, et le sieur Le Paute fut toujours le confident de mes nouvelles découvertes, à mesure que je les faisais.

Enfin au mois de juillet dernier je me crus arrivé à mon but. Le sieur Le Paute l'apprit bientôt. Il vint m’en féliciter le 22 ou 23 du même mois ; toujours plein de la même confiance en luy, non seulement je luy fis voir mon échappement, mais je luy mis le microscope en main pour qu'il fût plus en état d'y faire ses observations. Je lui en dessinai les pièces et lui en démontrai toutes les règles tant en montres qu'en pendules. Je fis plus, je consentis sur sa demande qu'il l'applicat à une pendule qu'il faisait pour lors par ordre de M. de Julienne pour l'Académie de peinture (A) [Note de Beaumarchais 1].

Voilà dans la plus exacte vérité ce qui s'est passé entre le sieur Le Paute et moi au sujet de cet échappement. Un mois après cette funeste confidence, je veux dire au commencement de septembre, j'apprends que le sieur Le Paute annonce dans le Mercure un nouvel échappement qu’il a, dit-il, fait voir au Roi les jours derniers dans une montre.

Un léger soupçon me fait courir avec empressement pour voir cette annonce, et j'y trouve une description d'échappement qui représente parfaitement celui que j'ai imaginé.

Jamais surprise ne fut égale à la mienne. Je me plains à des amis de l'infidélité du sieur Le Paute, et pour lors je vois tout le monde étonné que j'aye eu quelque confiance en luy ; on me reproche même cette confiance. Vous ignorez donc, me dit-on, son procédé avec M. Le Roy fils

aîné , après les obligations qu'il lui avait, de lui avoir donné la construction de la pendule à une roue. Comment ne saviez-vous pas, me dit un autre, qu'il a osé demander à un de [ces]1 [Note 1] Messieurs de l'Académie des Sciences, et qu'il lui a refusé un certificat en son nom comme auteur du remontoir à vent, inventé par M. Le Plat ; et qu'en proposant de le2 [Note 2] mettre dans la pendule que M. de Julienne lui a fait faire pour l'Académie de Peinture, il s'en est dit l'inventeur.

Tous enfin, apprenant que je lui ai fait connaître ma découverte, en concluent qu'il fera son possible pour se l'approprier. Pour lors je cherche les remèdes à mon imprudence.

Mon premier soin fut d'aller le 10 ou le 11 septembre porter à M. de Fouchy un mémoire dont copie est encore attachée à celuy-cy, par lequel je réclame mon échappement et de lui remettre en même temps une boîte cachetée que je lui déclarai contenir les preuves de ma découverte. Je me suis hâté de faire ce dépôt, afin que je ne puisse point être soupçonné d'avoir préparé une preuve à loisir pendant les Tacances de l'Académie qui devaient pour lors durer encore deux mois.

Après cette précaution, ayant appris que Mgr le comte de Saint-Florentin honorait de ses bontés le sieur Le Paute, j'allai lui représenter le tort que le sieur Le Paute me voulait faire, et je suppliai ce ministre de vouloir bien nous entendre contradictoirement et juger par lui- même qui des deux était auteur de l'échappement. Le sieur Le Paute fut mandé. Il ne savait pas de quoi il s’agissait. Il s'y trouva ; mais il arriva une heure avant celle qui m'avait été donnée. Il parla aussitôt au ministre et apprenant de lui qu'il s'agissait de mon échappement et d'en reconnaître l'auteur, il osa lui assurer que toute difficulté était finie, que mon père avait été chez lui la veille, avait vu sa montre, l'avait reconnu pour être le véritable auteur de l'échappement, et lui avait promis d'en passer tout acte nécessaire ; et aussitôt il sortit, quoique le Ministre lui eut ordonné de nous attendre. De sorte qu'à notre arrivée, ne le trouvant plus, il ne nous fut pas possible de profiter des bontés de Mgr le comte de Saint-Florentin, et de voir décider ce différend par ses lumières supérieures.

Nous fûmes donc réduits à supplier ce Ministre de nous renvoyer devant qui il voudrait pour nous entendre. Il y consentit encore, et nomma M. Berthelin, officier des maréchaussées, qu'il chargea de mander le sieur Le Paute, de nous entendre séparément et contradictoirement en présence

du Garde général des Meubles de la Couronne et de l'intendant et du secrétaire du ministre, de faire en sorte de découvrir la vérité et de lui en rendre compte. Le jour fut donné. Le sieur Le Paute fut mandé. Mais il avait trop d'intérêt de manquer cette entrevue ; aussi l’attendîmes-nous inutilement. Il ne vint point.

Il fallut donc renoncer aux espérances que j'avois conçues, d'arracher la vérité du sieur Le Paute dans ces premiers moments où je supposois que le calus n'était pas encore formé dans son cœur, et où je me flatois que n'ayant pas effacé toutes les traces des amitiés, et même je le puis dire

des services qu'il a reçu de mon père et de la confiance que j'avais eu enluy, il ne pourrait soutenir notre présence.

Il me sera sans doute plus difficile maintenant de convaincre le sieur Le Paute. Il aura eu le tems d'imaginer sa défense et de mendier ses preuves. Mais la vérité est trop forte pour que je désespère de le confondre.

Si je prouve que mon dernier échappement est la suite du premier, par le compte que je rendrai de la route que j'ai suivie pour l'amener au point où il est à présent, il me semble qu'il sera bien constant que je suis le véritable auteur de l'échappement.

Or la multiplicité et la filiation suivie des pièces incluses dans la boète que j'ai remise à M. de Fouchy forment la plus parfaite conviction de cette vérité, ainsi le sieur Le Paute ne réussira pas à m'enlever ma découverte. Les faits dont j'ai rendu compte et dont le sieur Le Paute ne pourra disconvenir prouvent invinciblement qu'au mois de janvier dernier j'avais trouvé un échappement ; les diverses montres auxquelles je l'ai appliqué, celle que j'ai montré à M. de Fouchy, et le premier mémoire que je lui ai remis conduit par le sieur Le Paute, ne laissent aucun doute à ce sujet.

Il s'agit donc de détailler ce que contient ma boîte, et de présenter les pièces qui y sont renfermées dans l’ordre où elles y ont été mises; car depuis l'instant où j'ai abandonné la roue de rencontre pour me livrer à mes recherches, je n'ai égaré aucune des pièces qui ne m'ont pas servi. 

Elle contient, cette boîte :

1° Toutes les figures par où l'ancre et la roue ont passé; avant que la montre ait commencé à marcher.

2° On y voit les premières roues de champs dentées avec lesquelles ma montre a marché la première fois au commencement de 1752. Premier état auquel le sieur Le Paute vit l'échappement. Je changeai cette roue parce que pour acquérir des vibrations étendues et donner de la longueur

à une palette, j'avais été contraint de rendre les dents qui travaillaient sur le flanc extrêmement fines, ce qui leur avait ôté l'épaisseur nécessaire à leur solidité, et que même une de ces dents s'était cassée par sa propre faiblesse en travaillant sur l'ancre. Je fis, pour la remplacer, une roue plate sans aucune denture, sur un des côtés de laquelle j'élevai des chevilles d'un fil d'or très fin et très dur; alors ma montre commença à marcher avec une justesse assez soutenue au mois de mai 1752.

C'est ici l'époque de ma possession des roues à chevilles.

Le sieur Le Paute fut instruit du changement, et loua beaucoup ma nouvelle idée.

3° On voit encore dans ma boîte l'ancre avec laquelle ma montre avait marché jusqu'en février 1753. J’abandonnai sa position, qui jusque-là avait été de travailler au-dessus du pivot que porte la potence, et je fis un cylindre ou verge d'une seule pièce, portant mon ancre ; mais avec cette différence qu'elle fut construite pour travailler entre les deux pivots du balancier. On sent assez combien j'avais de raisons de préférer cette construction à la précédente ; cette pièce sert de passage et tient un milieu exact entre la première ancre abandonnée, et celle dont je fais usage actuellement. La progression et la filiation sont si bien prouvées par ce cylindre que je fais volontiers cette petite digression sur sa figure.

4° Ma boîte contient encore ce cylindre de passage, parce que sa construction m'ouvrit les yeux sur ce que je cherchais depuis si longtemps, qui était deux repos intérieurs de même diamètre près du centre et deux plans de même position. 

Dans la chaleur de la première imagination je fis une verge de plusieurs pièces. Deux canons portaient chacun une de mes palettes, composées d'un repos et d'un plan, et je les fis entrer de différents côtés dans un troisième canon, commun à tous les deux, dont le milieu fut tranché, et auquel il ne reste qu'une queue de jonction en forme de manivelle, pour laisser à ma verge la liberté de sa vibration. Je ne fis pour lors d’autres changements à ma roue que de faire passer la moitié des chevilles sur la surface qui n'en avait point auparavant.

5° On trouvera encore dans ma boîte cette nouvelle verge composée de 7 a 8 pièces les pivots compris, que j'abandonnai par la difficulté, peut-être pourrais-je dire l'impossibilité de conserver la rondeur parfaite à tous ces canons ajustés les uns sur les autres, surtout dans les montres plates qui ne fournissent pas assez de hauteur pour leur donner une prise suffisante. D'ailleurs j'avais regardé, dans le premier moment de mon idée, comme une perfection de plus l'avantage de forcer ou d'affaiblir l'échappement en tournant ces canons; mais j'y trouvai, en y réfléchissant

mûrement, de si grands inconvénients que je fus dégoûté sur-le-champ de cette construction. J'ose me flatter d’avoir assez bien établi mon opinion là-dessus, et je crois ces inconvénients bien prouvés dans le Mémoire particulier que j'ai fait sur la bonté de mon échappement. Je substituai donc à tous ces canons une verge percée et tranchée d’une, seule pièce, qui portait mes deux palettes et les bouts de canons pour l'ajustement des pivots. L'inspection de cette verge, qui me donna d'abord beaucoup de peine à construire, montre avec quel amour je perfectionnais de si heureux commencements. 

6° On verra à la suite des pièces de ma boîte une roue chargée de chevilles des deux côtés, qui avait fait vibrer cette dernière verge, et que je fus obligé de fendre dans chaque intervalle des chevilles, parce que la verge vibrant très fort, la manivelle frappait la circonférence de la roue, et comme je n'avais fendu cette roue qu'à la main pour faire ma première épreuve, je l'ai depuis mise au rebut.

7° La boîte contient encore cette verge que je fus obligé d'abandonner parce que la queue n'en étant pas disposée dans un éloignement du centre convenable pour le nouvel état où j'avais mis ma roue, elle battait sur la pointe des espèces de dents que j'y avais formée en la fendant, et je fis une autre verge, mais avec tant de précision que dans le temps que le balancier vibre le plus fort la queue se promène toujours dans le vide.

8° La dernière pièce déposée dans la boîte est cette verge que je fus contraint de rebuter encore, parce que ses vibrations étaient si grandes, qu'elles excédaient la somme de deux repos, et qu'alors la cheville, ne trouvant plus de parties cylindriques à parcourir, tombait derrière le repos, y restait, et ce renversement faisait arrêter la montre. Je lis donc une pareille verge. C'est celle à laquelle je me suis fixé jusqu'à présent, et que je fis voir au sieur Le Paute le 22 ou 23 juillet dernier, celle enfin dont j'ai dit que je lui avais donné le dessin et les règles. Cette verge ne diffère de celle qui est dans la boîte, qu'en ce que j'y ai prolongé les deux repos cylindriques, pour que je ne sois plus gêné dans l'étendue que je donnerai aux vibrations du balancier.

Voilà le dernier état auquel j'ai cru devoir me fixer jusqu'à présent, et les preuves que mon premier échapement est le berceau du second.

Que le sieur Le Paute en administre de cette force, qu’il prouve comme moy la succession de ses idées, cette gradation et cette filiation de succès qui conduit enfin au but où l'on tend; et qu'il le prouve par de semblables témoins, faits dans un tems non suspect, et pour lors il pourra rester quelque doute sur l'auteur de la découverte ; mais tant qu'il ne présentera d'autres preuves que le roman mal digéré contenu dans le libelle qu'il a écrit à mon père le 18 septembre et qu'il a depuis communiqué à tous venans, il ne réussira point à surprendre la croyance du Public sensé.

Car à qui persuadera-t-il qu'il a inventé cet échappement pour les montres ? Il ne les connaît pas, et il n'en a jamais

fait (B) [Note de Beaumarchais 2]. Tout le monde sait que n'ayant encore travaillé qu'à de gTosses horloges, il connaissait même à peine les pendules, lorsque M. Le Roy fils aîné lui confia le projet et les dessins de la pendule à une roue.

Sera-t-il plus heureux à faire croire qu'il l'a imaginé pour les horloges? S'il veut y réussir, il faut qu'il administre d'autres preuves que celles qu'il donne dans son libelle.

Dés 1713, dit-il, j'ai appliqué à l'horloge de la Meute un échappement dont les deux leviers sont égaux et naturels. En 1730, j'ai mis le même échappement à celle du Luxembourg, et depuis je l'ai mis encore à celle de Bellevue.

Mais quel est donc l'échappement qu'il a mis à ces trois horloges? On sait, et je l'ai vu moy-même, qu'il est composé de deux fortes roues montées sur le dernier pignon, et n'est autre qu'un de ceux que j'ai décrits dans mon Mémoire particulier sur les échappements. Or cet échappement est tout à fait étranger aux deux que je réclame, et si, d'avoir employé il y a trois ans un échappement à deux leviers égaux et naturels, pouvait servir de preuve que l’on est l'auteur de mon échappement, mon père aurait bien plus de titre à en réclamer l'invention, puisqu'il y a plus de dix ans qu'il a fait et vendu des pendules à secondes dont l'échappement est à deux leviers égaux et naturels.

Il dit encore dans ce libelle qu'il a enfin mis cet échappement avec toutes tes précisions à ta pendule perpétuelle (C) [Note de Beaumarchais 3] qu'il a présentée au Roi au mois de mai dernier. Je l'ai vue chez lui cette pendule quelques jours après ma dernière confidence à la fin de juillet ; elle lui avait été renvoyée parce qu'elle allait mal ; or cette pendule n’avait pour lors d'autre échappement que mon premier, celui enfin qu'il m'a fait présenter au mois de janvier précédent à M. de Fouchy, mais dont il n'avait pas tiré tout l’avantage qu'il aurait dû, pour avoir trop servilement copié celui qu’il avait vu dans mes montres, et n'y avait pas fait les changements qui étaient nécessaires pour l'appliquer aux pendules.

La démarche que fit le sieur Le Paute en me présentant à M. de Fouchy au mois de janvier prouve, comme on l’a vu, que c'est moi qui suis l'inventeur de cet échappement ; le sieur Le Paute ne peut donc se servir de cette pendule pour se l'attribuer sans la plus criante infidélité.

Il restait, dit-il encore dans ce libelle, à réduire cet échappement en petit et à rappliquer aux montres, et il annonce qu'il y a réussi. Mais il se trouve malheureusement en cela contraire aux maîtres de l'art. Car ils prétendent tous qu'il n'est pas moralement possible qu'on ait fait passer cet échappement des pendules aux montres et qu’au contraire son application aux pendules est une suite naturelle de la découverte qui en a été faite pour les montres.

Comparons maintenant la conduite du sieur Le Paute avec la mienne et nos preuves, et voyons ce qui en résulte.

Il a présenté au roi dans le mois de mai dernier une pendule n'ayant que ma première forme d'échappement. Il ne connaissait donc pas alors le nouveau, puisqu'il n'eût pas manqué de le présenter au lieu du premier, et qu'en ce cas il n'aurait pas eu à présenter au Roi, au mois d'août, comme il le dit dans le Mercure, une pendule ayant une nouvelle forme d'échappement.

Il n'a pas appliqué cet échappement à toutes les pendules où il a mis le remontoir à vent de M. Le Plat dans le courant de cette année 1753. Il ne le connaissait donc pas.

J'entends dire qu'il répond, que dès le mois de février dernier il a fait plusieurs pendules auxquelles il avait appliqué mon échappement. Cependant il n'en a présenté qu'un dessin (D) [Note de Beaumarchais 4] à l'Académie au mois d'août, lorsqu’il s'y annonce comme auteur de la découverte. Il ne la connaissait donc pas en février.

Il ne l'a pas appliqué à l'horloge (E) [Note de Beaumarchais 5]  qu'il a faite pour M. Masse à sa maison des Ternes dans le courant de juin, et qu'il avait tant d'intérêt de rendre parfaite par la dépense que le propriétaire y faisait : il ne l'avait donc pas en ce temps-là.

Il avait construit la pendule pour l'Académie de peinture dans le courant de juillet avec un autre échappement ; il ne l'ôta pour y mettre le mien qu'après m'avoir fait sa visite du 23 du même mois. 11 ne le connaissait donc pas avant le 23 juillet.

Il a refusé de nous attendre, mon père et moi, chez Mgr le comte de Saint-Florentin, quoique ce ministre le lui eût ordonné, et il ne s'est point trouvé chez M. Berthelin au rendez-vous qui lui fut donné par ordre du même ministre. Il craignait donc de perdre par son embarras et par sa

confusion le fruit de son infidélité.

J'ai appliqué dans le cours de 1752 un nouvel échappement à plusieurs montres que j'ai vendues. J'ai les certificats (F) [Note de Beaumarchais 7] de quelques-uns de ceux qui me les ont achetées, et il ne me sera pas difficile d'en avoir des autres. J'avais

donc dès lors un nouvel échappement.

Le sieur Le Paute m'a présenté en janvier dernier à M. de Fouchy comme auteur d'un nouvel échappement. Il savait donc ma découverte.

J'ai fait voir pour lors à M. de Fouchy une montre marchant avec un nouvel échappement ; ce n'était point un mystère pour le sieur Le Paute puisqu'il y était présent.

Je lui en avais donc fait confidence.

Je lui ai montré le 23 juillet de cette année, ainsi qu’il en convient dans son libelle, un échappement différemment construit que tout ce que je lui avais fait voir antérieurement. Je ne lui avais donc pas pris cette découverte.

Le même jour je lui fis, et il en convient encore, la proposition de me mener une seconde fois à l'Académie pour présenter ce nouvel échappement dans sa perfection. Il est donc constant que je ne le tenais pas de lui.

Je ne laissai point en janvier ma montre à M. De Fouchy, parce que je voulais perfectionner mon échappement. Ma boite contient les divers changements que j'y ay fait et prouve que le second est une suite naturelle du premier.

Je le présente maintenant dans l'état de perfection que je lui désirais. Je l'ai donc perfectionné.

 Je ne parle pas des injures que le sieur Lepaute écrit et répand contre mon père et moi, elles annoncent ordinairement une cause désespérée, et je sais qu'elles couvrent toujours de confusion leur auteur. Il me suffira pour le présent que votre jugement, Messieurs, m'assure la gloire que mon adversaire veut me ravir, et que j'espère de votre équité et de vos lumières.

CARON fils.

A Paris, le 13 novembre 1753.

Note(s) textes

Résumé : Beaumarchais réclame la propriété d'un échappement, dérobé par M. La Paute. 

Notes de Beaumarchais : 

  1. M. Gentil, garde général des meubles de la Couronne, était pour lors au logis et fut témoin de tout cecy.. Il offre de le certifier.
  2. La preuve en résulte que ne pouvant pas lui-même exécuter cet échappement en montres, il a été contraint pour en avoir, de le donner à divers ouvriers pour lui en faire, et en cela il m'a fait un tort irréparable en rendant publique une découverte qu'il ne tenait de moi que sous au du secret, et que j'avais tant d'intérêt de ne pas divulguer.
  3. Cette pendule perpétuelle était le remontoir à vent de M. Le Plat. Ainsi le moteur de cette pendule appartient à M. Le Plat et le régulateur est à moi. Il a donc osé en imposer à Sa Majesté comme à tout le monde, en se donnant pour inventeur de l'un et de l’autre.
  4. MM. les commissaires sont très humblement suppliés de faire attention à cette démarche du sieur Le Paute : s'il eût fait réellement quelques pendules avec cet échappement dès le mois de février, il n'aurait pas manqué d’en présenter une à l'Académie au mois d'août au lieu d’un dessin.
  5. Il dit dans le Mercure de septembre dernier à propos de cette horloge, qu'il est le premier qui ait appliqué des secondes concentriques aux horloges. Mais il y a près de trois ans que M. Bertrand les y a mises même des deux côtés aux horloges dont les cadrans sont en évidence dans la rue Saint-Honoré, proche les Quinze- Vingt.
  6. Si des certificats d'ouvriers qui ont travaillé pour moi dans mon premier et second échappement me peuvent être de quelque utilité, je suis prêt d'en produire plusieurs. Et si les certificats d'autres gens d'honneur, mais qui ne sont point horlogers, peuvent encore m'être utiles, j'en produirai tant qu'on voudra, qui déclareront m'avoir suivi journellement dans mes recherches et ma progression tant dans l'un que dans l'autre échappement.

 

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Responsable du projet : Linda Gil, Maîtresse de conférences en histoire du livre et des idées à l'âge classique.
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