| Contenu | BEAUMARCHAIS A SA FAMILLE
Ma pauvre Femme, & toi, ma charmante Fille ! Je ne sais où vous êtes, ni où vous écrire, ni même par qui vous donner de mes nouvelles ; lorsque j'apprends par les gazettes, que le scellé est mis une troisième fois, depuis quatre mois, sur ma maison de Paris, & que je suis décrété d’accusation, pour cette misérable affaire des fusils de Hollande, à laquelle on a joint une abomination d'un genre plus sérieux, pour aller plus vîte avec moi.
Je charge donc tous les honnêtes gens qui lisent les gazettes étrangères d’avoir l'humanité de vous dire, ô mes chères tendresses ! que c'est de Londres, de cette terre hospitalière & généreuse, où tous les hommes persécutés dans leur patrie trouvent un abri consolateur ; que je vous prie de ne point vous affliger sur moi. Je vois vos douleurs à toutes ; les larmes de ma Fille me tombent sur le cœur & le nâvrent ; mais c'est mon unique chagrin.
La Convention nationale, trompée par le plus cruel amphigouris qui soit jamais sorti de la bouche d'un dénonciateur, a conclu contre moi sur la foi de Lecointre à un décret d’accusation ; mais ceux qui ont trompé Lecointre sentant bien qu'une pareille attaque ne soutiendroit pas huit minutes d'examen, ont imaginé de jetter une si grande défaveur sur moi, qu'elle fit couler rapidement sur tout le reste. Ils m'ont fait dénoncer, comme ayant écrit à Louis XVI, & m'ont rangé parmi les grands conspirateurs unis contre la liberté Françoise.
Mais cette acusation plus grave que la premiere, a encore moins de fondement. Soyez tranquille, ma femme & mes deux sœurs ; sèche tes larmes ma douce & tendre Fille, elles troublent la sérénité dont ton père a besoin pour éclairer la Convention nationale sur des graves objets qu’il lui importe de connoître ; et faire rentrer avec opprobre toutes ces lâches calomnies dans l'enfer qui les enfanta.
Je n'ai jamais écrit au Roi Louis XVI, ni pour, ni contre la révolution ; & si je l'avois fait, je serois glorieux de le publier hautement ; car nous ne sommes plus au tems où les hommes de courage avoient besoin de s'amoindrir, lorsqu’ils écrivoient aux Puissances : à la hauteur des évènemens, j'aurois dit à ce prince de telles vérités, qu'elles auroient pu détourner ses malheurs, & sur-tout prévenir les maux qui déchirent le sein de notre malheureuse France.
Les seules relations directes que j'aie jamais eues avec ce Roi, par l'intervention de ses ministres, remontent à la première année de son règne, il y a 18 ans, au moment qu'il s'élevoit à ce trône d'où un caractère trop foible, bien des fautes & la fortune, viennent de le faire cheoir si misérablement.
Je suis bien éloigné de trahir ma patrie, pour la liberté de laquelle j'ai fait long-tems des vœux, & depuis de grands sacrifices ; & toutes ces viles accusations qui se succèdent contre moi à la Convention nationale, seroient la plus terrible des abominations, si elles n'étoient en même tems la plus stupide des bétises.
Mais le sénat qu'on a surpris est juste, & je n'ai pas été entendu. L’espoir de tous mes ennemis, sans doute, étoit que je ne le serois jamais. En m’arrêtant en pays étranger, ils se flattoient que ramené dans ma patrie avec l’odieux renom d'avoir trahi sa cause, des assassins gagés auroient renouvellé sur moi les scènes du 2 Septembre : ou que le peuple même indigné de ma trahison supposée, m'auroit sacrifié en route avant qu'il fut possible de le désabuser. C'est la cinquième fois depuis quatre mois, qu'ils ont tenté de me faire massacrer ; & sans la générosité d'un magistrat de la Commune, que je nommerai dans mon mémoire avec une vive reconnoissance, & qui vint me tirer de l'Abbaye six heures avant que toutes les voies en fussent fermées ; j'y subissois le sort de tant de victimes innocentes !
Si je ne prouve pas sans replique, au gré de ma patrie & de l'Europe entière, que toute cette affreuse trame, n'est qu'une vile scélératesse pour tâcher d'arriver à une grande friponnerie ; & s'il y a une ligne de moi écrite au Roi Louis XVI depuis 18 années, je dis anatheme sur moi, sur ma personne & sur mes biens, & je cours me livrer au glaive de notre justice.
Je fais ma pétition à la Convention nationale, pour la prier de distinguer la ridicule affaire des fusils, de la très-grave accusation d'une coupable correspondance : avant de me purger de la première, je dois être lavé, ou mort sur mon travail de la seconde. Mais, au nom de Dieu, chère femme, si tu veux que j’aie toute ma tête, défends à ta fille de pleurer. Londres le 7 Décembre 1792.
CARON BEAUMARCHAIS
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