[Mai 1784]
Messieurs,
Tout en vous remerciant de l'honnêteté que vous avez mise dans l'examen du Mariage de Figaro, je dois vous reprocher une négligence impardonnable au journal institué pour apprendre à tout Paris, chaque matin, c e qui, la veille, est arrivé de piquant dans son enceinte. Si quelque accident avait frappé le plus inconnu des bourgeois appelés citoyens, vous l'indiqueriez à l'article événement; et la foudre a tombé jeudi dernier dans la salle du spectacle, ou cinq cents carreaux ou carrés de papier, lancés du cintre, et contenant la plus écrasante épigramme imprimée contre la pièce et son auteur, sans que vous daigniez en faire la plus légère mention! Tout ce qui fait époque, Messieurs, n'est-il pas de votre district ? Á quel temps de la monarchie rapportera-t-on un jour cette ingénieuse nouveauté, si les journalistes en gardent le silence? Il faut donc que je vous supplée, en rendant au public le chef-d'œuvre destiné à son instruction. Ce n'est point ici le cas de nommer le valet complaisant qui l'a fait, le maître engoué qui l’a commandé, le colporteur honoré qui nous l'a transmis: ils trouveront leurs noms et mes remerciements dans la préface de mon ouvrage.
Il suffit de montrer ici comment cette épigramme en est le foudroyant arrêt.
Sur « Le Mariage de Figaro »
Je vis hier, du fond d'une coulisse,
L'extravagante nouveauté
Oui, triomphant de la police,
Profane des Français le spectacle enchanté.
Dans ce drame effronté chaque acteur est u n vice:
Bartholo nous peint l'avarice;
Almaviva, le suborneur;
Sa tendre moitié, l'adultère;
Et Double-Main, un plat voleur.
Marceline est une mégère;
Bazile, un calomniateur;
Fanchette, l'innocente, est bien apprivoisée;
Et la Suzon, plus que rusée
A bien l'air de goûter du page favori
Greluchon de Madame et mignon du mari.
Quel bon ton, quelles moeurs cette intrigue rassemble
Pour l'esprit de l'ouvrage, il est chez Brid'Oison
Mais Figaro!… le drôle à son patron
Si scandaleusement ressemble,
Il est si frappant qu'il fait peur.
Et pour voir à l a fin tous les vices ensemble,
Des badauds achetés ont demandé l’auteur.
On ne peut nier que cette épigramme, la plus ingénieuse de toutes celles qu'on a prodiguées à ma pièce, ne donne une analyse infiniment
juste de mon ouvrage et d e moi. Il eût été seulement à désirer que l'auteur, moins pressé de jouir des applaudissements du public, en eût plus soigné le français et la poésie. On ne dit guère, en effet, qu’un acteur est un vice, parce qu'un acteur est un homme et qu'un vice est une habitude criminelle.
Il n'est pas exact non plus de nommer l'adultère un vice. Si l'implicite mérite c e nom, l'adultère qui n'en est qu'un simple acte, une modification, est seulement un péché. Nous disons : il a commis le péché d'adultère, et non le vice d'adultère: On eût peut-être encore montré plus de goût, en conservant le ton de la comédie, s i l'on eût fait grâce aux lecteurs français des mots un peu hasardés de goûter du
page favori, etc., etc.
Mais ce sont là de faibles taches dans un ouvrage aussi rempli d'esprit que de justesse; et je ne fais ces remarques légères qu'en faveur des jeunes gens qui s' exercent beaucoup dans ce genre estimable.
Au reste, si l'épigramme arrivant au cintre d u spectacle a été reçue à grands coups de sifflets, l'auteur n'en doit pas conserver une moins bonne opinion de son ouvrage et de sa personne. Les nouveautés même les plus piquantes ont de la peine à prendre, et je ne doute pas qu'enfin on ne réussisse à faire adopter cette façon ingénieuse de s'emparer de l'opinion publique, et de la diriger sur les ouvrages dramatiques.
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