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IDC1660
TitreBEAUMARCHAIS à Jean Charles Le Noir - [début 1782]
Document de référenceOui
Statut éditorialLettre retenue
Nature du documentImprimé
Intervention(s)
Expéditeur(s) et destinataire(s)
Instrument d’écritureNon déterminé 
Dates
Datation[début 1782]
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Incipit

M. Le Noir est supplié de vouloir bien communiquer cette observation […]

Contenu

M. Le Noir est supplié de vouloir bien communiquer cette observation aux personnes qui n'aiment point Le Mariage de Figaro parce qu'il est trop gai. 

Il y a quatre ans que Le Mariage de Figaro repose en paix dans le portefeuille d e l'auteur; il n'était point du tout pressé de le montrer en public; il n'a fait que céder aux plus vives instances des Comédiens du roi, à celles de tous les théâtres des princes ou de société qui désiraient jouer la pièce, aux demandes réitérées de tous les directeurs de province et des spectacles étrangers, lorsqu'il a consenti que les Comédiens-Français en prissent enfin connaissance. Il n'est pas inutile d'ajouter ici que l'impératrice de Russie même, de qui les autres productions de l'auteur ont quelquefois déridé le front auguste, n'a pas dédaigné de lui faire demander exprès Le Mariage de Figaro pour son théâtre de Saint-Pétersbourg, par M. le comte de Bibikoff, son chambellan et directeur général de ses spectacles. 

Mais, cette pièce gaie, que l'on trouve trop gaie, parce qu'elle est quelquefois sérieuse, ayant été faite uniquement pour amuser le roi et la reine de France, dans une grande réjouissance comme celle de l'événement heureux qu'on vient de célébrer si tristement, l'auteur n’a voulu en faire l'hommage à personne avant que Leurs Majestés en eussent eu le premier divertissement. L'on peut juger par cet exposé, si, ayant manqué son objet, il doit se soucier beaucoup qu'on joue sa pièce au Théâtre-Français, ou qu'on l'y proscrive : certain que son ouvrage n'aura sans cela que trop de publicité, le jour qu'il consentira que d'autres théâtres s'en emparent.

Mais s'il regarde comme un très petit mal que les Comédiens-Français ne jouent point Le Mariage, il n'a pas la même insensibilité sur la sourde persécution que cet ouvrage essuie depuis que l’auteur toujours fort invité et beaucoup trop honnête, a consenti d'en faire quelques lectures devant certains importants dont la mine en effet s'est fort allongée à certains traits d e gaieté, sur lesquels messieurs les importants n'aiment pas qu'on s’exerce.

Mais, au talent près, l'auteur est u n peu comme Molière, qui disait en faisant Le Tartuffe, Les Femmes savantes et surtout Les Fâcheux: « Je sais bien que m a pièce ne plaira pas a tout le monde, mais que m'importe à moi, pourvu que le roi s'en amuse? »

Il est bon que M. Le Noir soit instruit que, longtemps avant qu’il nommât un censeur, un homme de la Cour, et qui a l'honneur d’être de la société de la Reine, avait appris à l'auteur que l'on faisait croire à Sa Majesté que la pièce était rejetée par les censeurs de la police et qu'elle ne serait jamais jouée. On ajoutait même à la Reine que cette pièce était scandaleuse et faite exprès contre la religion, le gouvernement, les bonnes mœurs, les parlements, tous les états de l a vie, et que la vertu, comme on pouvait bien s'en douter, était opprimée dans cet ouvrage exprès pour y faire triompher le vice.

Allons... mes bons amis de Cour…

Il est bon aussi d'instruire M. Le Noir que, plus de deux mois avant que l'auteur lui eût remis sa pièce, on proposait à Paris, dans les soupers, de gager cent et deux cents louis qu'on empêcherait bien de jouer l'ouvrage. Il y a donc depuis longtemps un armement formé pour faire croire à ceux qui ne connaissent pas cette pièce, qu'elle est une œuvre informe et digne de l a réprobation du gouvernement.

Mais comme l a seule chose qui importe à l'auteur est de bien prouver au public que s a pièce, quoique infiniment gaie, est loin d'être immorale, il a l'honneur de prévenir les personnes timorées à qui cet ouvrage a le malheur de déplaire, que son intention est d'en défendre publiquement la moralité, dans une préface qu'il va mettre à la tête; soit qu'on l'imprime en France avec une guirlande de censures, soit que la Russie ou quelque autre Etat du Nord lui donne publiquement l'honneur de l'impression; et dans cette préface, qui ne sera pas un libelle punissable, car l'auteur y mettra son nom en toutes lettres, il discutera froidement tous les morceaux qui ont effarouché nos graves importants, en donnera le véritable sens, en tirera la moralité naïve, et fera connaître à tous les lecteurs de l'Europe les vrais motifs qui ont armé beaucoup de gens contre une pièce que l'auteur n'a faite comme elle est qu'après y avoir beaucoup réfléchi. Car, ainsi que Rabelais, il a cherché un tel mélange, qu'on peut lui pardonner la raison en faveur de la folie, et la folie en faveur de la raison que sa pièce renferme : et qu'elle obtînt par là une indulgence universelle.

M. Le Noir peut donc être certain que la pièce était condamnée par l'intrigue longtemps avant qu'elle lui fût soumise pour la faire censurer, ce qui doit surtout le mettre en garde contre les critiques qu'elle excite, et le jugement raisonnable et modéré qu'en a porté le censeur à qui il l'a confiée. Il avoue qu'il ne voit aucun danger d’en permettre la représentation, en retranchant seulement, dit-il, le mot ministre de ma plaisanterie, et adoucissant un jugement qui a l'ait de ceux de Salomon (il devrait ajouter : ou de Sancho Pança) : qu'au reste la pièce lui a paru pleine de gaieté, très bien écrite, que les personnages y parlent comme ils doivent, selon leur état, et qu'il la croit très propre à attirer à la Comédie, qui en a grand besoin, beaucoup de spectateurs et par conséquent de recette. 

D'après ce jugement auquel l'auteur se tient, son intention est de commencer par mettre aux pieds du Roi une petite dissertation sur l’historique et la vraie moralité de la pièce. Et il sait très bien par qui la faire parvenir surement et promptement à Sa Majesté, qui n’a pas dédaigné quelquefois lire sa prose manuscrite. 

Si ladite Majesté, mal prévenue contre l'ouvrage, l'a interprété en le lisant d'une façon défavorable, l'auteur ne désespère pas de réussi à ramener l'opinion d'un jeune Roi, à l'amusement duquel cet ouvrage a été singulièrement destiné.

Si Sa Majesté s'en est rapportée, pour proscrire l'ouvrage, à l'opinion d'autrui, sans l'avoir lu, l'auteur se croira bien vengé de l'intrigue qu'on fait jouer contre lui, en expliquant dans sa petite dissertation tout ce qu'il sait de cette légère intrigue, avec la citation des endroits qui déplaisent et que les critiques n'osent pas citer; le tout accompagné des noms, surnoms, qualités desdits critiques : ce qui ne laissera pas que d'être un peu plus gai que Le Mariage de Figaro. Le roi saura aussi que M. de Maurepas, l'homme le plus sage, mais le plus aimable de sa Cour, connaissait et aimait beaucoup tout ce qui déplaît à nos messieurs dans cette pièce, qu'il se faisait un bonheur d’en entendre une lecture entière, parce qu'il n'en avait lu que les morceaux saillants, et qu'il croyait l'ouvrage très propre à faire passer au roi et à la reine une soirée fort agréable.

Enfin, l'auteur, en comparant tous les morceaux analogues aux siens, tirés des pièces d e théâtre qu'on joue librement depuis un siècle, établira devant Sa Majesté que, dans ses critiques légères, qui ne sont point des satires, mais sans lesquelles la comédie n'est qu’un amusement d'enfants, il a été le plus modéré des auteurs dramatiques, puisque ce n'est qu'à travers des flots d e gaité qu'il s'est permis de faire jaillir un peu de morale et de raison, qu'on a bien de la peine à faire avaler autrement aux hommes. Si le roi ne s'est pas rendu le censeur d'une pièce de théâtre, exprès pour affliger l'auteur qui voulait le réjouir, et c'est l'opinion la plus probable, il faut conclure qu'il est du Mariage de Figaro comme de certain arrêt du Conseil surpris par les Comédiens-Francais contre les auteurs dramatiques, et dont un maréchal de France disait toujours : « Le roi l'a voulu, le roi l’a ordonné, le roi l'a décidé. » Puis il se trouva que c'était le roi Gerbier qui avait composé l'arrêt, et que le roi Louis XVI n'en savait pas un mot. On le refit d'un bout à l’autre.

Or, il y a beaucoup de rois Gerbier en France, qui ont leur inerte pour faire admettre ou proscrire les ouvrages; heureusement que le roi Louis XVI est accessible et juste. 

C'est donc à lui que l'auteur va s'adresser, en lui demandant la permission de faire une lecture de l'ouvrage devant Leurs Majestés, avec le commentaire.

Et l'auteur se propose de tenir cette conduite singulière, parce qu'étant un homme libre, honnête et ferme, qui ne veut rien tenir de personne, et qui ne fait de mal à personne, il se trouve être malheureusement du caractère de son chat, le plus doux animal du monde, mais qui ne peut s'empêcher d'égratigner lorsqu'on lui marche sur la patte avec un dessein prémédité de lui faire du mal.

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Responsable du projet : Linda Gil, Maîtresse de conférences en histoire du livre et des idées à l'âge classique.
Université Paul-Valéry Montpellier 3, Institut de recherche sur la Renaissance, l’âge Classique et les Lumières
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