[marge gauche] Kehl M. Delahogue
[marge droite] Paris le 14 Mars 1785.
J'ai reçu, M., les lettres que vous m'avez écrites le 7. & le 10. de ce mois. Vous ignoriez alors que M. de B[eaumarchais] eut succombé sous les coups les plus horribles que la calomnie ait jamais portés. Nous n'avons eu malheureusement que trop de gens de lettres persécutés en France, mais il n'y en a point encore eu d'opprimé avec tant de violence et d'injustice. Il est libre d'hier au soir, et ses amis sinceres s'empressent de le consoler dans son domicile dont il s'est fait une prison volontaire. Il se porte autant bien que sa triste situation peut le permettre. Je n'ai pas la force de vous parler plus longtems de cette cruelle aventure tant j'ai l'ame opressée de douleur & de chagrin.
Les affaires seront suivies coe. à l’ordre. ; n'ayez à cet égard aucunes craintes, et rassurez les personnes qui vous temoigneront des allarmes.
Vous êtes prié de la part de M. le Prince de Nassau qui m'en a chargé hier, d'adresser par le courier à S.M. le Roy de Pologne à Varsovie deux exemplaires du Mariage de Figaro broché, dont 1. sous bande à Made. la Psse. de Nassau, qui est actuellement à la Cour de S.M. Polonaise. Vous les ferez partir en papier Anglais si vous en avez de pret ; vous y joindrez l'Ep[ître] ded[icatoire]. M. le Prince de Nassau en a deja envoyé deux de Paris il y a 15. j[ours] mais il desire et il sera très flatté que le Roi en reçoive un autre encor.
Ce n'est pas la peine de vous adresser de Paris les Œuv[res] de Moliere & de Corneille que vous demandez pr. le Cabinet de la Correction des Epreuves ; on doit en trouver à Strasbourg Edit[ion] de Paris.
Aussitot que l'imprimeur en taille douce m'aura remis les Estampes qu'il tire à present du Mariage de Figaro; je vous en ferai passer la quantité que vous en demandez grand & petit papier en une caisse que j'adresserai à M. Franck. Je les attends cette semaine. Je pense qu'il convient que nous ayons reçu icy les douze balles qui sont en route avant d'en expedier de nouvelles ; quant au reste, tant de Figaro, qu’Epreuves &a. &a. il faut aller coe. par le passé. On voit trop que c'est à la seule personne du persecuté que l'on en veut et non à sa fortune.
On attendra donc le mois de juin pr. avoir 18. in 12. et 24. in 8°. On se fie à votre promesse et à votre activité, et d'après votre parole je parlerai verbalement à nos souscripteurs parisiens ; leur parler par écrit ne nous est pas possible, comme vous ne l'ignorez pas. Quant au Prospectus ou avis que vous voulez faire et répandre, il faut y reflechir. Les prêtres nous poursuivront jusqu'en Enfer ; prenez garde à cet avis. Le mien est qu'on ne doit rien dire ni imprimer sur le Voltaire en ce moment, aucune affiche, Prospectus &a timbré de la Societé Littre.. Travaillez sans mot dire dans votre imprimerie, et songez que le clergé s'assemble au mois de may chez les Gds Augustins de Paris.
A quelle adresse avez-vous fait mettre, à la Messagerie, les 400. ex. de Figaro ?
Je verrai s'il est possible d'executer à Paris la commission que vous me donnez pr. Made la Commandante de Strasbourg et je vous en dirai des nouvelles incessament.
Adieu, M., plaignez les malheureux opprimés par la calomnie ; voyez-les du même œil qu'on les verra dans le siecle prochain, quand les clameurs, les cris de la rage & de l'envie seront cessés. Il est triste pr. les auteurs, les gens de lettres à grande réputation qu'ils soyent mieux connus après leur mort que de leur vivant. Mais c'est une verité que la longue experience de tous les siecles ne confirme que trop.
Signé R[uault]
P.S. de M. de B[eaumarchais]. Je suis chez moi au milieu de mes amis, après 4. jours d’absence, tout ce que M. Ruault vous mande est vrai. Mais le Roi qu’on a odieusement trompé & qui dans le 1er. mouvement de son couroux a ecrit lui meme l’ordre de m’arrêter, l’a revoqué lui meme le 4e. jour et je suis admis à faire la preuve de mon innocence que j’espere mettre sous Ses yeux avant peu. Continuez. Ceci est un orage d’un moment. Je vous aime et j’ai tout mon courage./.
|