Ce 22 novembre 1779.
Maintenant, Madame, que je vous entens bien, votre lettre est cent fois plus difficile a répondre que lorsque je n’entendais rien. Car on retrouve une chanson dans un ancien portefeuille, on la donne a copier, on l’envoie, et l’on est quitte. Mais comment voulés vous, Madame, que je trouve une piece entiere a trois personages, avec musique, a 1er, second dessus, alto, basse, corne, haubois, que je n’ai point vue depuis douze ans, que l’on m’a volée et qui, si je la retrouvais, exigerait un travail de copiste pendant douze ou 15 jours? et puis une sçene qui n’a jamais eté ecrite, et qui me forcerait, pour me la rappeler, a me remettre a la harpe que j’ai quittée depuis dix ans? J’aimerais autant qu’on me donnat pour tâche d’aller courir après ma jeunesse et toutes les folies qui l’accompagnerènt. Ma foi, Madame, j’ai bien peur de se (sic) rester en chemin dans ma recherche. Un homme que j’aime et que j’estime, Mr De Chabanon, me fit la mesme demande l’an passé. Je me donnai beaucoup de soins inutiles, et je fus obligé de demander quartier; parce que cette partie si frivole et si agréable de mes anciennes oisivetés a eté mise au pillage pendant les 7 ou 8 années qui ont empoisonné mon âge viril.
N’importe, Madame, je recomencerai mes recherches; et si le loisir d’embrasser une harpe me revient jamais, je tacherai de retrouver dans les recoins de mon cerveau musical les traits d’une scene qui ne manquait pas d’effets agréables. Elle etait haute en couleurs, comme nous l’avons dit; mais les jolies femmes la soutenaient fort bien, dans le demi jour d’un salon peu eclairé le soir, apres souper. Elles disaient seulement, que j’etais bien fou.
Bon Dieu! combien je suis devenu grave! Il ne me reste de tout cela que le regret de ne l’avoir pas plus present a l’esprit, pour vous satisfaire, et le desir de le retrouver pour vous prouver avec quel plaisir je vous donnerais cette marque de respectueux dévouement et de tous les sentimens avec lesquels ai l’honneur d’etre Madame,
Votre tres humble et tres obéissant serviteur,
://: Caron de Beaumarchais.
Mr Pankouke m’avait fait dire quil me viendrait voir samedi; je l’ai attendu toute la matinee sans le voir arriver. Serait il incommodé?
Je relis ma lettre et j’y vois que je ne vous promèts rien. Mais aussi vous me demandés des choses a peu près impossibles! Pardon Madame, je ferai l’impossible pour arriver à limpossibilité que vous désirés.
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