Paris, ce 28 fevier. 1786.
Au nom de l'intérèt que vous m'avez inspiré, Monsieur, je vous suplie de ne point publier votre mémoire que je n'aye eu l'honneur de vous entretenir; et si vous me croyez un peu de judiciaire et d'honesteté, vous auréz la confiance de m'accorder la grace que je vous demande.
Quand vous m'aurez entendu plaider entre nous deux, la cause de l'avocat, dont le noble emploi fut toujours de plaider sagement celle des autres; si je n'ai pas le bonheur de vous ranger à mon avis, vous resteriez le maitre de persister dans le votre.
Je ne connais ni celui que vous défendez, ni celui que vous attaquez. C'est vous seul que j'envisage, et je ne voudrais pas avoir à me reprocher de mal user de l'envoi de prédilection que vous me faites de votre ouvrage, en vous dissimulant ce qu'il me fait craindre pour vous. Venez, je vous en conjure, en jaser avec moi.
C'est par gout et non par besoin que vous avéz embrassé la noble proffession d'avocat. C'est de la réputation qu'il vous faut, non de l'or et de la fortune: mais l'esprit seul ne suffit pas pour vous mériter la première; il faut encore de la sagesse dans les idées, de la modération dans les phrazes, et surtout de l'impartialité. Si mes trop fameux mémoires ont fait prendre le change à quelques jeunes gens, je dois, en expiation, garantir autant qu'il est en moi, de leur danger, tous ceux qu'ils pouraient égarer, dans une carrière que je ne suivais pas, et qui leur impose des devoirs dont mon etat m'affranchissait. Il est si différent de se débattre, et de défendre autrui!
Déchiré par mille ennemis qui avaient conjuré ma perte, on me permettait toutes les armes avec eux. Nul homme de sens ne se trompait à ma gaïeté, c'etait de l'indignation raffinée. Mon fiér ressentiment grondait, il s'exhalait en mille manière, et seul contre tous dans l'arêne, on me passait l'arme du ridicule contre des attrocitez demontrées; egayer les indiférens, intéresser les coeurs sensibles, surtout penser avec les forts, telle fut alors ma triple tâche; à quelque prix que ce fut, il me falait vaincre ou périr. Mais vous, qui, dans une cause étrangère, n'avez qu'un ressentiment relatif, premier juge de la cause entre deux contendans, devez vous épouser leur haine, en servant le droit de l'un d'eux?
Pardon, Monsieur; mais j'ai une si haute opinion de votre généreux ministère, de la carriere que vous courez, que je ne voudrais pas, faute d'un salutaire avis, qu'on put vous accuser d'en avoir foulé les barrieres. Je tremble en effet que le ton satirique et mordant du mémoire, n'arme contre vous tout votre ordre, et ne vous cause un vif chagrin.
À travers plusieurs traits plaisans et d'un bon genre, on n'y voit qu'un faisceau d'injures, où l'adversaire de votre client est trainé par vous dans la boue, traité de lâche et d'homme sans honneur. S'il s'agissait pour vous de sauver celui de l'autre, et que vous eussiez à defendre ou La Luzerne ou La Maugerie, quel style donc employeriez vous? Mais, dans une querelle badine, sur une prétention littéraire, entre deux rivaux de talens! on ne leur pardonnerait jamais ce qui vous échape en leur nom. Eh! que diraient les gens du monde si tout votre ordre couroucé sévissait durement contre vous! Il a voulu prendre un etat, il n'a pas su s'y maintenir.
Au nom de l'intéret que vous m'avez inspiré, venez en jaser avec moi. Je n'aurai pas en toute ma vie, deux occasions aussi majeures de vous prouver que je vous estime et vous aime.
://: Beaumarchais
Mr De La Reiniere fils.
À Monsieur/Monsieur De La Reiniere fils/avocat au Parlement, chez Mr/son père./Place De Louis quinze
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