Paris, ce 29 avril 1785.
Monsieur le Comte,
J'ai prié Mr le Pe. de Luxembourg[1] de vous présenter une copie du Mémoire justificatif que je vais mettre aux pieds du Roi; non pour vous fatiguer d'aucune demande, uniquement pour qu'il ait votre approbation, parce que je prends la liberté d'y invoquer votre témoignage sur un seul point en souffrance depuis 5 années révolues.
De tous les hommes qui ont eu l'honneur de travailler sous vos ordres, aucun n'a conservé plus de respect pour votre personne et vos principes.
Mes ennemis viennent de m'ecrazer pour un misérable succès littéraire objet et fruit de mes délassemens. Si frivole que soit un succès, on ne l'obtient qu'à très haut prix. Les votres dans les grands travaux de l'etat vous ont tant convaincu de cette vérité, que je ne choisirais pas pour vous la rappeler ce moment trop pénible, après avoir longtems respecté votre eloignement, si mon cœur ne me disait qu'il est malhonnête et reprochable à moi, d'être tourmenté secrètement d'une vive inquiétude pour vous, et de ne pas vous faire part à l'oreille d'un avis qui me parait de la plus haute importance. Souvenez vous, Monsieur le Comte, avec quel zèle désintéressé, sans vouloir d'autre prix que votre estime, j'ai toujours desiré de vous etre utile; et peut-etre alors m'indiquerez vous comment, à quelle heure, en quel lieu, je puis vous parler deux minutes, pas plus. Mais il faudrait que ce fut le soir; parce que la retraite austère à laquelle je me suis condamné dans ma maison, jusqu'à ce qu'il plaise au Roi de me rendre justice, ne me permettrait pas de me présenter le jour. Mais le rendez vous assigné, je partirais à nuit fermante, et ne vous tiendrais qu'un moment.
Si vous croyez n'en devoir tenir compte, agréez seulement un bel exemplaire de La folle Journée, qui sert de passeport, de prétexte à cette lettre, et recevéz du moins avec bonté l'assurance du très respectueux dévoûment avec lequel je serai toute ma vie
Monsieur le Comte
Votre très humble et très obéissant
Serviteur ://: Caron De Beaumarchais.
L'ami sur qui vous remet cette lettre me rendra aussi surement votre réponse si vous m'en honorés.
M. le Cte de Vergennes.
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