M. De la Hogue
Paris le 6 févr. 1785
M. De la Hogue voudra bien lire
cette lettre à toute la colonie qui est sous ses ordres.
J'aprens, Mr., de vingt endroits différens que M. [Jean François] Le Tellier se vante partout de disposer à son gré de tous les esprits de notre établissement, d'avoir déjà par le ministère de son frère, engagé des meilleurs sujets à nous abandonner pour le suivre. On va même jusqu'à nommer ceux dont il se croit sûr. Je n'irai pas moi-même jusqu'à vous les désigner, parce que vous êtes plus à portée que moi, étant au milieu d'eux, de distinguer les honnêtes gens de ceux qui veulent cesser de l'être. Il se vante aussi que toute la colonie lui a offert ses services. Ce que je vois de plus clair, c'est que M. Antoine Le Tellier abuse de la bonté avec laquelle on l'a souffert dans l'établissement, pour y mettre le trouble. Au reçu de cette lettre, si cela n'est pas déjà fait, vous lui signifierez qu'il ait à se retirer où il voudra, permis à lui de faire ses sottes intrigues, pourvu que ce ne soit pas chez nous, vous defendrez en mon nom et au vôtre, à toutes les personnes qui vous sont subordonnées, d'avoir aucune correspondance avec lui, à moins qu'elles ne quittent à l'instant même l'imprimerie. M. [Jean François] Letellier a indignement abusé de ma confiance sans bornes, pour tâcher d'usurper ma propriété. Dès que j'en ai été certain, j'ai rompu avec lui. De la vie il n'a mis un liard dans ce grand établissement; tout est sorti de ma bourse; et loin de se contenter d'en partager les fruits avec un ami généreux qui le desirait, il a voulu s'emparer de mon bien. Quant il ne m'aurait pas fait la cession entiere de tous ses prétendus droits, je ne m'en serais pas moins séparé d'un homme aussi injuste, parce qu'il ne pouvait jamais avoir d'autres droits que les fruits de ses soins et de ses travaux, lorsqu'il aurait rendu un compte pur et net de la gestion. Il a voulu s'emparer de tout, il a tout perdu. Si d'après cette explication, quelqu'un de vos subordonnés croit devoir abandonner mes intérêts pour ceux de cet injuste adversaire, ne le gardez pas un moment. Ne souffrez ni cabale ni intrigue, ni espionage. Traitez bien et en amis les honnêtes gens que je paye et qui me restent attachés; défaites-vous promptement des autres, car ces divisions intestines sont la ruine de tous les établissemens. Declarez à tout le monde que quelque chose qui arrive, jamais M. [Jean François] Letellier ne remettra le pied à Kehl. Je ne tarderai pas à vous aller aider moi-même à remettre la paix et maintenir le bon ordre que vous aurez rétabli, et à donner des preuves de satisfaction et d'amitié à tous ceux que vous me designerez comme ayant bien fait leur devoir, je vous salue et vous prie de me croire avec tous les sentimens &a.
S[igné] C. de B.
P.S. Ne manquez pas, je vous prie, de lire à toute la colonie les deux lettres d'Antoine Le Tellier que je vous ai remises et qu'il m'a écrites la surveille et la veille que sur mon refus de ses services, il a pris la procuration de son digne frere; afin que tous les honnêtes gens qui entendront ces lettres connaissent à quels caractères ils auraient affaire, s'ils se livraient à de pareils hommes.
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