Paris 4. juin 1784.
Monsieur le Baron
Permettez que je m'autorise de vos premières bontés pour en solliciter de nouvelles [1]. On en a imposé au Roi pour me nuire. Par quelle autre voye adresserais-je à S.M. mes plaintes et ma justification, qui peut aussi bien leur obtenir la faveur d'en être entendues?
Daignez donc les mettre à ses pieds.
Depuis qu'on joue aux Français Le Mariage de Figaro, je suis accablé d'outrages de toute espèce; lettres anonimes vers atroces, injures grossières, menaces obscures; on ne peut se former d'idée d'un déchainement pareil. J'ai tout reçu, tout lû, tout méprisé; la seule vengeance que je me sois permise contre une horreur bien dégoutante, et répandue dans tous les spectacles, a été d'en livrer le sot auteur à la risée publique. Mais les méchants qui veulent qu'on les redoute, et non qu'on les dédaigne; ont pensé qu'en me calomniant auprès du Roy, je resterais sous un tel coup, n'étant point là pour me défendre. Sa justice et votre bonté, M. le Baron, me mettent à portée de le faire; je vais l'essayer en peu de mots.
Un homme de mes amis [2], qui n'a pas l'honneur d'etre duc, et que je vous nommerai moi même, m'avait demandé une loge pour deux dames qui brûlaient d'envie, disait-il de revoir ma folle journée. Je leur envoye mes meilleures places, dans une grande loge aux 1eres. Deux heures après, ma loge revient, avec un persifleur billet qui contenait ces propres mots: Vous êtes un homme charmant à qui l'on peut tout dire, les dames qui desirent voir votre pièce, craignent encor plus d'y être vues. Envoyez nous une loge grillée.
Je fais un saut à cette lecture, mais comme je lisais tout haut devant six personnes, un éclat de rire, avec ces mots Elles sont bien honêtes ces dames! a jailli de toutes les bouches, et la plus courte réponse en billet, sans cachet, a parti de ma plume à l'instant, comme la détente d'une arquebuse. Mes amis la trouvant fière et juste, chacun en voulut une copie; on la prit telle que je la joins icy. Les braves gens qui en ont falsifié l'adresse [3], ont bien pu changer aussi son contenu.
Billet.
« Je n'ay nulle considération Mr. pour des femmes qui se permettent de voir un spectacle qu'elles jugent malhonnête, pourvu qu'elles le voyent en secret. Je ne me prette point à des pareilles fantaisies. J'ai donné ma piece au public pour l'amuser et pour l'instruire; non pour offrir à des begueules mitigées, le plaisir d'en aller penser du bien en petite loge, à condition d'en dire du mal en societé. Les plaisirs du vice, et les honneurs de la vertu, telle est la pruderie du siècle.
Ma pièce n'est point un ouvrage équivoque; il faut l'avouer ou le fuir.
Je vous salue et je garde la loge.
Signé C.B.
Ce 19. may 1784. »
Je ne conçois pas encore par quelle bizarerie on s'est flatté de transformer un billet familier, écrit d'un jèt à mon ami, en une lettre à un duc & pair? Si, méconnaissant le protocole et les convenances dans une lettre, j'avais blessé quelqu'homme puissant, cet homme puissant se montrerait, demanderait lui même justice, certain de l'obtenir bientot. Mais à qui l'offrir cette justice? Lorsque personne ne se plaint? Et comment me forger un crime, d'un délit qui n'existe pas? Je vous suplie M. le Baron de soumettre mon humble argument à la justice de Sa Majesté.
Vouter Desai répondre à M. Le Noir qui me disait de désa neur le permet elle à celui qui l'a réellement écrit? En faire excuse à qui s'en plaindrait justement, est la seule ressource qui reste. Mais quand il n'a blessé personne, et que loin qu'on réclame contre, on est venu se justifier du billet qui a causé le mien. Que dèsavouer? Qu'excuser?
Le seul plaignant, Mr. le Baron, c'est moi; il n'y a icy que moi d'offensé; aussi mon intention si S.M. ne l'improuve pas, est-elle de former une plainte juridique contre mes calomniateurs quels qu'ils soyent; en promettant deux cens louis à qui me mettra sur leur trace. Je serai peut être assez heureux pour faire finir ces horreurs!
Pour prix de mes longs travaux pour l'Etat, je n'ai jamais emandé au Roi ni traitement, ni pension. lemandé au Roi, ni traitement, ne pension, ni emploi, ni hon être entendu. S.M. a toujours daigné me l'accorder. Je mèts ma défense à ses pieds.
Et j'aurai l'hr. mardy, si vous le permettez, de prendre ses ordres et les votres, en allant vous assurer du très profond respect avec lequel je suis
M. le Baron
Votre &c
Paris ce 4. juin 1784.
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