Le 18 décembre 1781.
Il ne m'a pas été difficile hier au soir de voir que l'affaire de madame Kornman commence à vous donner un peu d'humeur. Mais pendant que vous croyez que les gens d'affaires de cette dame vous trompent, j'ose vous assurer que les amis du mari vous en imposent bien davantage.
Lisez, je vous prie, ce que M. Debruges, procureur (de la femme), me répond: vous serez enfin convaincu que ce n'est pas à l'hôtel du lieutenant civil, mais à l'audience du parc civil, que M. Picard (avocat de la femme) a pris ses conclusions, et a insisté pour plaider mardi dernier.
Permettez-moi aussi de vous prévenir que, malgré tous les efforts qu'on a faits pour retenir l'affaire au conseil de Colmar, il est sorti un arrêt qui oblige les parties de plaider au Châtelet de Paris. Il faut que la demande du mari ait paru bien ridicule à ce tribunal, puisque l'arrêt a été rendu sans qu'il y ait eu aucune défense pour la femme. La nouvelle en est venue dimanche à M. Kornman, et vous l'ignoriez encore hier au soir. Jugez si l'on vous trompe vous-même! »
(Ils plaidaient en séparation, et la femme était enfermée par une lettre de cachet! O désordre! ô désordre ! )
« J'ai envoyé hier dans le jour deux fois chez M. Turpin (alors conseil de Kornman): point de réponse ! Pendant ce temps, monsieur, on ne cesse d'effrayer la malheureuse détenue, en lui disant qu'on lui arrachera son enfant à l'instant de sa couche. Il y a de quoi la faire mourir. Vous pouvez juger à votre tour si toute la compassion que vous a inspirée cette infortunée a passé dans le cœur d'un autre!
Quant à moi, qui ne l'ai jamais vue, qui ne la connais que par le tableau très-touchant que votre sensibilité vous en a fait faire en ma présence (à madame la princesse de Nassau), je la vois si cruellement abandonnée, après une détention de cinq mois, pendant que le mari court à Spa, fait bombance et séduit tout ce qui l'approche, que je viens d'écrire à M. Turpin que si les intérêts de son client l'empêchent de ME VOIR COMME CONCILIATEUR, je vais franchement offrir à cette jeune dame et mes conseils et mes secours, mes moyens personnels et ma bourse, et ma plume. » (Oui, je l'ai dit et je l'ai fait: car elle était seule en France, et n'avait même à Bâle en Suisse que des oncles trop vieux et des frères trop jeunes pour qu'elle en pût rien espérer.)
« Peut-être, monsieur, quand ils lui connaîtront des ressources et des défenseurs, commenceront-ils à rougir de répondre aussi mal au bon cœur et au bon esprit qui vous ont porté sans cesse à rechercher les voies de conciliation.
Permettez que cette lettre soit la dernière de mes importunités sur cette affaire. Je vis bien hier au soir qu'on finissait par vous impatienter en vous en parlant si souvent; moi-même je n'étais pas tranquille sur le plat rôle que la prétendue mauvaise foi du procureur Debruges me faisait jouer auprès de vous.
Aujourd'hui tout est éclairci, mais je ne me permettrai plus de vous étourdir. Le bien que je veux à madame Kornman me causerait trop de dommage, s'il allait jusqu'à altérer vos bontés pour moi, qui m'honore d'être avec le plus inviolable et respectueux attachement,
Monsieur,
Votre, etc.
Signé CARON DE BEAUMARCHAIS.
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