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IDC1237
TitreBEAUMARCHAIS à Louis Charles Auguste Le Tonnelier, Baron de Breteuil - 17 janvier 1784
Document de référenceOui
Statut éditorialLettre retenue
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Copie en partie autographe. AFB

Intervention(s)
Expéditeur(s) et destinataire(s)
Instrument d’écritureNon déterminé 
Dates
Date indiquée par le scripteurdu Samedy 17 Jer. 1784.
Datation17 janvier 1784
Lieux
Lieu de destination rétabli ou normaliséVersailles
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Incipit

Si vous n’etiez pas juge suprême, comme Ministre de Paris, des objets qui composent la décence théâtrale,

Contenu

du Samedy 17 Jer. 1784.

Monsieur le Baron

Si vous n’etiez pas juge suprême, comme Ministre de Paris, des objets qui composent la décence théâtrale, vous seriez encore, en votre qualité d’homme plein de lumières et de goût, le 1er. censeur que j'aurais desiré d'obtenir, pour la comédie du Mariage de Figaro, que Mr Le Noir veut bien vous présenter en mon nom.
Avant que de lire les quatre censures que la pièce a déjà subies, que je prie M. Le Noir de mettre sous vos yeux, et dont trois la reclament pour le théâtre ; je vous suplie de pèzer les respectueuses observations que j'ay l'honneur de vous soumettre icy.
Mon amour pour le théâtre français, m'a longtems fait chercher les causes de la langueur où nous le voyons s’endormir ; d'une part j'ai vû la surcharge d'un seul theatre qui l'empeche d'accomplir la moitié de son répertoire annuel ; de l'autre, les entraves de fer dont on garottait le génie. Un second théâtre français est le remède au premier mal. (Toute la littérature demande ce théâtre) et j’espérais qu'un jour le coup d'œil éclairé d'un ministre ami des arts, sur les productions théâtrales réparerait le second mal et rendrait au génie rebuté l'émulation qu'il n'avait plus et qui le fesait fuir un genre de conception qui n’enfantait pour lui que des couleuvres. Ce jour est peut etre arrivé.
A force de nous donner pour délicats, fins connaisseurs, et d'afecter comme je l'ai dit l'hypocrisie de la décence auprès du relâchement des mœurs, nous devenons des etres nuls, des bégueules rassasiées, qui ne savent plus, ni ce qu'elles veulent, ni ce qu'elles doivent aimer. Les mots bon ton, bonne compagnie, ajustés à son niveau par chaque insipide cotterie et dont la latitude est si grande qu'on ne sait où ils commencent et finissent, ont détruit la franche et vraie gaité, qui distinguait de tout autre le comique de notre nation. Le pédantesque abus de ces autres mots décence et bonnes mœurs qui donnent un air si important si digne si supérieur à nos jugeurs de comédie, lorsqu'ils les prononcent aux foyers en petrissant dédaigneusement le tabac de leurs boëtes, qu'ils seraient désolés de n'avoir pas à les prononcer sur toutes les pièces ; ont porté le dernier coup à la vigueur de l'intrigue dramatique, sans laquelle pourtant il n'y a que de l'esprit à la glace, et des comédies de 4. jours.
Enfin pour dernier mal tous les états de la société sont parvenus à se soustraire à la censure dramatique. On ne pourrait offrir au théâtre, les Plaideurs de Racine, sans entendre aujourd'huy, depuis les Bridoisons jusqu'aux gens les plus eclairés, tout ce qui porte une robe, s'écrier qu'il n'y a plus ni décence, ni respect pour les loix et les magistrats. On ne ferait point le Turcaret de Le Sage, sans avoir sur les bras le corps entier de la finance ; offrirait on les Marquis et les facheux de Moliere sans révolter la haute moyenne et basse noblesse ? Les Femmes savantes irriteraient tous nos bureaux d’esprit mais quel savant mecanicien pourra calculer et nous dire la force du levier qu’il faudrait pour elever jusqu'au théatre le Tartufe de Moliere.
Aussi, l'auteur qui se compromet avec le public, pour l'amuser et pour l’instruire, au lieu d'intriguer à son choix son ouvrage, est il obligé de tourniller dans des incidents impossibles, de persiffler au lieu de rire, et de prendre ses modèles hors de la société, crainte de se trouver mille ennemis dont il ne connaissait aucun, en composant son drame.
J'ay donc réfléchi que, si quelqu’homme courageux ne secouait pas toute cette poussiere, bientot l'ennuy des pièces françaises jetterait tout le monde à l'opera comique et même aux boulevards, à ce ramas infect de tréteaux elevés à notre honte ; où, par un singulier contraste, la décente liberté, banie du théâtre français, se change en une licence effrénnée où la jeunesse va se nourir d'inepties grossieres et perdre avec ses mœurs le gout de la décence et des chef d'œuvres de nos maitres. J'ai tenté d'être cet homme ; et si je n'ai pas mis plus de talent à mes ouvrages ; au moins mon intention s'est elle manifestée dans tous.
J'ay pensé, je pense encore, qu'on n'obtient ni grand pathétique, ni vraie moralité, ni bon comique au théatre, sans des situations fortes qui naissent toujours de quelque disconvenance sociale dans le sujet qu'on traite ; la tragédie bien plus hardie ose employer les crimes atroces ; les conspirations, les usurpations du trône, le meurtre, l'empoisonnement l'inceste comme dans Œdipe et Phedre le fratricide dans Vendome : le parricide dans Mahomet : le régicide dans Machbeth &a. &a. La comédie, moins audacieuse ne se permet que les disconvenances, parce que ses tableaux sont tirés de nos mœurs. Mais comment frapper sur l'avarice à moins de mettre en action un méprisable avare ? Démasquer l'hypocrisie sans montrer comme Orgon dans le Tartuffe, un lache hipocrite epousant sa fille et convoitant sa fèmme ? un homme à bonne fortune sans le faire parcourir un cercle entier de femmes galantes ? un joueur effrenné, sans l'envelopper de fripons, s'il ne l'est pas dejà luy même (A) ?
Ce n’est donc ni le vice ni les incidens qu’il amène, qui font l’indécence théatrale ; mais le défaut de critique ou de moralité quand l’auteur faible ou timide ne sait ou n’ose les tirer de son sujet, voilà ce qui rend sa pièce équivoque ou vicieuse.
Lorsque je mis Eugénie au théâtre, et il faut bien que je me cite puisque c’est toujours moi qu’on attaque. Lorsque je mis Eugénie au théatre, tous nos crieurs à la décence jetaient des flames dans les foyers du spectacle, sur ce que j’avais osé montrer un seigneur libertin, habillant ses valets en prètres, et feignant d’epouser une jeune personne, qui parait enceinte au théâtre, sans avoir eté mariée.
Malgré les criailleries, la pièce a depuis eté jugée sinon le meilleur au moins le plus moral des drames, constament jouée sur tous les théâtres, et traduite dans toutes les langues. Parce que les bons esprits ont senti que la moralité, que l’intérèt y naissaient entièrement de l’abus qu’un homme puissant et vicieux fait de son nom et de son crédit, pour persécuter une faible fille, sans apui, trompée, vertueuse, et déalissée.
Depuis j’ai mis au théâtre Les Deux Amis, pièce dans laquelle un pere avoue à sa prétendue nièce qu’elle est sa fille illegitime ; et la pièce est encore du plus grand intérèt, parce que l’auteur s’attache à y montrer les devoirs qu’impose la nature sur les fruits, d’un ancien amour, que la rigoureuse dureté des disconvenances sociales, ou plustot leur abus, laisse trop souvent sans appuy.
Me livrant ensuite à mon gai caractère j’ay tenté, dans le Barbier de Séville, de ramener au théâtre l’ancienne et franche gaité, en l’alliant avec le ton léger fin et délicat de notre plaisanterie actuelle ; mais comme cela même était une espèce de nouveauté ; la pièce fut vivement poursuivie ; il semblait que j’eusse ébranlé l’Etat. L’excès des précautions qu’on prit,et des cris que l’on fit contre moi décelait surtout la frayeur que les vicieux de ce tems là avaient de s’y voir demasqués. La pièce fut censurée 4. fois. Cartonnée 3. fois, sur l’affiche à l’instant de la jouer, dénoncée même au parlement d’alors. Et moi frapé de ce tumulte, je persistais à demander que le public restat le juge, de ce que j’avais destiné à l’amusement public. Je l’obtins au bout de trois ans. Après les clameurs les éloges, et l’on me disait partout faites nous donc des pièces de ce genre puisqu’il n’y a plus que vous qui osiez nous faire rire.
Un auteur échiné par la cabale et par les criards, mais qui se voit enfin un peu de laurier sur le front, reprend courage, et c’est ce que j’ai fait. Feu M. le Prince de Conty de patriotique mémoire me défia gaiement un jour de mettre au théâtre ma préface du Barbier, beaucoup plus gaye, disait-il, que la pièce. C’est-à-dire d’y montrer la famille de Figaro que j’indiquais dans cette préface. Acceptant le défi je composai cette folle Journée qui cause aujourd’huy la rumeur.
Elle est restée cinq ans dans mon portefeuille, et plust au Ciel qu’elle n’en fut pas sortie !
Les comédiens ont sû que je l’avais, ils me l’ont enfin arrachée. Mais, à l’éloge outré qu’ils en firent, toutes les societés de Paris voulurent la connaître, et dès lors il falut, me faire des ennemis de tous les genres, ou cèder aux instances universelles.
Dès lors aussi, les criailleurs réveillés ne manquerent pas de répandre que je blessais de plein gré dans cet ouvrage, la religion, le gouvernement, tous les états de la société, les bonnes moeurs, et qu’enfin la vertu y était opprimée, et le vice triomphant, comme de raison, ajoutait-on.
Si les hauts Messieurs qui l’ont dit me font l’honneur de lire cette préface ils verront au moins que ma mémoire est fidèle.
Courage, mes bons amis ! Dans Le Barbier de Séville je n’avais qu’ébranlé l’Etat ; dans ce nouvel essay, plus infâme et plus séditieux ; je le renverse de fond en comble ; et pourtant, de quoy s’agit-il ?
D’un grand seigneur espagnol, amoureux d’une jeune fille qu’il veut séduire, et des efforts que la jeune fiancée, celuy qu’elle épouse, et la femme du seigneur unissent ensemble pour faire échouer dans son dessein, un maitre que son rang, sa fortune et sa prodigalité rendent tout puissant pour l’accomplir.
Oh ! que j’ai de regret de n’avoir pas fait de ce sujet moral une tragédie bien sombre, mettant un poignard à la main de l’époux outragé, que je n’aurais pas nommé Figaro ; dans sa jalouse fureur j’aurai noblement poignardé le puissant vicieux ; et comme il eut vengé son honneur, dans des vers quarés bien ronflans, et que mon jaloux, tout au moins général d’armée, aurait eu pour rival quelque tiran, bien horrible, et règnant au plus mal, sur un peuple que cet evenement eut achevé de dézoler, on aurait crié Bravo. Ouvrage bien moral ! Nous etions sauvés, moi et mon Figaro sauvage.
Mais ne voulant qu’amuser nos Français et non faire ruisseller les larmes de leurs épouses ; de mon coupable amant, j’en ai fait un jeune seigneur prodigue asses galant, mesme un peu libertin, à peu près comme les autres seigneurs de ce tems là. Mais qu’oserait-on dire au théâtre d’un seigneur, sans les éffaroucher tous ; sinon de luy reprocher gaiement son trop de galanterie ? N’est-ce pas là le défaut le moins contesté par eux mêmes ? Je les vois tous d’ici rougir modestement et c’est un noble effort en convenant que j’ai raison. Voulant donc faire le mien coupable, j’ai eu le respect généreux de ne luy prêtter aucun des vices du peuple ; à la rigueur je le pouvais. Osés dire que je ne le pouvais pas, que j’aurais blessé toutes les vraisemblances et concluez en donc en faveur de mon ouvrage puisque c’est vrai que je ne l’ai pas fait. Le défaut mesme dont je l’accuse n’aurait produit aucun mouvement comique dans ma pièce, si je ne luy avais gaiement opposé l’homme le plus dégourdi de la nation, le véritable Figaro, qui,  tout en défendant Suzanne sa propriété se moque des projets de son maître et s’indigne le plus plaisament du monde qu’il ose joutter de ruse avec luy, maître passé dans ce genre d’escrime !
Ainsi, d’une lutte assez vive entre l’abus de la puissance, l’oubli des principes, la prodigalité, l’occasion et tout ce que la séduction a de plus entrainant ; et le feu, l’esprit, les ressources que l’infériorité piquée au jeu dans une partie inégale, peut opposer à cette attaque ; il en nait dans ma pièce un jeu plaisant, d’intrigue où le trompeur époux, contrarié, lassé, harrassé, trompé dans ses vues est obligé, trois fois dans cette journée, de tomber aux pieds de son épouse, qui bonne, indulgente et sensible finit par luy pardonner ses fredaines, c’est ce qu’elles font toujours, les douces créatures ! Et voilà tout, oui tout ; mais absolument tout. Qu’a donc cette moralité d’indécent, je vous prie ?
(B) Mais votre Figaro est une espèce de soleil tournant, qui brûle en jaillissant les manchettes de tout le monde. Tout le monde est exagéré. Mais qu’on me sache gré du moins de ce qu’il ne brûle pas aussi les doigts de ceux qui croyent s’y reconnaître. Au tems qui court on a beau jeu sur cette matière au théâtre. M’est-il permis, dites moi, de composer la comédie en auteur qui viendrait de naître ? de toujours faire rire des enfants sans jamais rien dire à des hommes ; et ne devez vous pas me passer un peu de morale en faveur de ma gaieté ; comme on passe aux Français un peu de folie en faveur de la raison. Si j’ai jetté sur nos sotises, en riant, ce qu’une légère fleur de raison permet de critique badine ; ce n’est pas que je ne sache en former de plus sévères ; quiconque a dit tout ce qu’il sait dans son ouvrage y a mis plus que moi dans le mien ; mais je garde une foule d’idées aussi qui me pressent pour un des sujets les plus moraux du théâtre, aujourd’huy sur mon chantier ; La Mere coupable. Et si le dégout dont on m’abreuve me permet jamais de l’achever, mon projet étant d’y faire verser des larmes à toutes les femmes sensibles elevant mon langage à la hauteur de mes situtations, j’y prodiguerai les traits de la plus austère morale et j’y tonneray fortement sur les vices que j’ai trop ménagés. Aprètés vous donc bien Messieurs à me tourmenter de nouveau. J’ai déja dégagé ma poitrine et noirci beaucoup de papier au service de votre colère.
Telle est, Monsieur le Baron, mon opinion, que je vous soumets sur la décence au théâtre et sur ce qu’on doit y permettre ou défendre.
Je reprends ma narration.
Aussitot que les comédiens ont eu reçu par acclamation ce pauvre Mariage, qui depuis eut tant d’opposans ; je priais M. Le Noir de me nommer un censeur, en luy demandant comme une grace particuliere, que la pièce ne fut lüe par aucune autre personne, ce qu’il voulut bien me promettre en m’assurant que secretaires ou commis, aucun ne toucherait le manuscrit, et que la pièce serait censurée dans son cabinet. Elle le fut par M. Coqueley avocat ; et je suplie M. Le Noir de vous mettre sous les yeux ses retranchements, sa censure et son approbation.
Six semaines après j’appris dans le monde que ma pièce avait été lüe dans toutes les soirées de Versailles ! et je fus au déséspoir de la complaisance, peut être forcée, du magistrat sur un ouvrage qui m’appartenait encore, parce que ce n’est point là la marche austère, discrète et fidele de la grave censure.
Bien ou mal ou méchament lüe, ou commentée, on trouva la pièce détestable ; les uns la disaient immorale, les autres un tissu de betises. Et sans que je susse par où je pèchais, parce qu’on n’exprimait rien, selon l’usage, je me vis à l’inquisition, obligé de deviner mes crimes, et me jugeant tacitement proscrit. Mais comme cette proscription de la Cour, n’avait fait qu’irriter la curiosité de la ville, je fus condamné de nouveau à des lectures sans nombre.
Toutes les fois qu’on voit un parti, bientot il s’en forme un second ; et l’ouvrage ainsi débatu baloté, reste équivoque, jusqu’à ce qu’il soit totalement jugé au théâtre. C’est ce qui m’est arrivé. Autant de partisans que de détracteurs. Verba et voces et puis rien. Je n’en ai pas mois remis tristement l’ouvrage au portefeuille, avec l’approbation d’un censeur en arriere, le blame de la Cour en avant et le public, impatienté de voir son attente abusée.
Un an après, des personnes que j’honore et dont je respecte les demandes, ayant desiré donner une fête à l’un des frères du Roy, voulurent absolument qu’on y jouat Le Mariage de Figaro. Pour toute condition, à ma déférence, je priai qu’on ne confiat la piece, très dificile à jouer, qu’aux seuls Comédiens français ; du reste je laissais tout à la volonté des demandeurs.
Je ne sais vraiment quelle intrigue de Cours alors sollicita, obtint, enfin amena la defense expresse du Roy de jouer la pièce aux Menus Plaisirs ; ou plustot, si je le sais, je crois inutile de le dire, à qui le sait beaucoup mieux que moi. Je remis encore une fois patiemment la pièce au portefeuille, attendant qu’un autre évènement l’en tirat.
Celui-ci n’a pas tardé.
L’été dernier, j’étais en Angleterre ; il me vient et lettre et courier. Il faut Le Mariage de Figaro. Point de salut sans Figaro. C’est encore une fête pour le frere du Roi, si vous n’arrivez pas promptement, on jouera la pièce sans vous ; les comédiens ayant leurs rôles. Je reviens à Paris et, tout en rendant grace de la preférence, j’objecte les défenses du Roy ; l’on se charge obligeament d’en obtenir la levée. Je demande alors pour toute condition, qu’on me permette de faire censurer de nouveau l’ouvrage ; on me trouve un peu begueule à mon tour, et l’on dit que je fais le difficile, uniquement parce qu’on me desire. Mais comme je le voulais absolument fixer l’opinion publique par ce nouvel examen, j’insistai pour qu’on l’accordat, et le sévère historien MrGaillard de l’Academie francaise, me fut nommé pour censeur par le magistrat de la police.
La pièce approuvée de nouveau, je portai la précaution jusqu'à prévenir qu’elle ne devait pas être jouée pour la fête, sans que j'eusse avant la parolle expresse du magistrat que les Comédiens français pouvaient la regarder, comme appartenant à leur théâtre ; et j'ose ici certifier que cette assurance me fut donnée par M. Le Noir, qui certainement croyait tout fini, comme je dus le croire moi même.
A mon grand étonnement et pour prix de ma complaisance, de nouvelles et sourdes objections sortirent contre l'ouvrage, du plaisir même qu'il avait fait à Genevilliers. Résolu de les attérer, je demandai de nouveaux censeurs à M. Le Noir ; qui voulut bien me répondre alors : que la pièce ayant eté censurée et approuvée deux fois, M. le Garde des Sceaux pensait, que le tribunal de censure et l'auteur étaient parfaitement en règle ; qu'il ne restait plus qu'à lever la défense de jouer donnée par le Roy le jour des Menus Plaisirs, et que luy M. Le Noir avait eu l'honneur d'en écrire à Sa Majesté.
Deux mois après ce magistrat m'instruisit, que le Roy avait daigné repondre qu'il y avait (disait-on) encore des choses qui ne devaient pas rester dans l’ouvrage, qu'il fallait y nommer un ou deux nouveaux censeurs, et que l'auteur le corrigerait d'autant plus facilement que disait-on la pièce était longue. M. Le Noir eut la bonté d'ajouter qu'il regardait cette lettre du Roy comme une levée de la défense de jouer la
pièce, aussitot après l'examen des nouveaux censeurs
; et je fus consolé.
Mais tout ce bruit, toutes ces variantes, ces ordres, ces contre ordres, et l'adoption et la proscription avaient tellement éffarouché les censeurs, que beaucoup n'ont pas voulu seulement ouvrir le manuscrit ; car en ce pays, comme dans les autres ; loin d'etendre la main au malheureux disgracié, tout le monde le fuit, dans la crainte de glisser avec luy dans la fosse &a &a.
Enfin, à force d'instances réiterées de M. Le Noir, et de suplications de ma part, M. Guidi s'est pourtant laissé aller jusqu'à promettre qu'il lirait le manuscrit, non pas comme censeur, uniquement comme un homme importuné de la demande, qui depuis 30. ans n'avait pas mis le pied au spectacle, et que son genre de vie et d'opinion rendait, disait-il, moins propre que tout autre à cet examen dramatique.
Quand on ne peut pas avoir ce qu'on aime, il faut bien tacher d'aimer ce qu'on a. Mais comment y parvenir avec un censeur qui refusait sèchement de communiquer avec moi, sur son travail ?
Un 4e. censeur a été nommé par M. Le Noir et par moi vivement sollicité d'en accepter l'ennuy. M. Desfontaines, auteur dramatique luy même, et plus poli que le 3e censeur a bien voulu me faire part de son approbation, de sa censure, et de ses retranchements, auxquels je me suis soumis, sur tous les points : mais comme il en a remis quelques uns à la décision du ministre, je vous suplie, M. le Baron, de m'accorder l'honneur et la faveur d'une courte audience à ce sujet. De 4 censeurs qui m'ont recherché, bien épluché, bien
taillé de leur lithotome 3. ont exigé des changemens que j'ai faits ; leur approbation était à ce prix. Le 4e n'a pas voulu me dire un mot de son opinion, et l'on dit qu'elle m'est contraire.
En cet etat ne sachant plus s'il reste ou non des obstacles à la representation d'une gaité devenue pour moi si triste et si contrariante, j'attends vos derniers ordres en vous assurant qu'aucune affaire aussi grave qu'elle fut ne m'a couté autant de peines et de travaux, que le plus leger ouvrage qui soit jamais sorti de ma plume.
Et s'il est vrai qu'il ne se fait nul Bon Mariage en ce pays sans de grandes oppositions, en lisant ce détail, vous avouerez que si l'on juge de la bonté d’un Mariage par ses obstacles, aucun n'en a tant éprouvé que Le Mariage de Figaro./.
Je suis &a

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