Paris ce 28 février 1778.
Monsieur le comte
Avant hier au soir, après avoir quitté Mr le Cte de Maurepas, je sortis si tard de chez Mr de Sartines que je me serais fait conscience d’aller troubler le seul instant de repos que vous ayés dans la journée. Votre réponse aussi sage que philosophique sur la mauvaise diatribe dont je vous écrivis l’autre jour deux mots, est une superbe leçon pour moi qui m’irrite souvent comme un enfant contre l’injustice et mesme contre les injures. Vous etes plus avancé que moi dans la carriere de la patience, Monsieur le comte, et je dois vous choisir pour mon modèle. Quant a cette diatribe, elle est, comme je vous le disais, trop mauvaise pour etre mé- chante : moi j’ignorais en vous écrivant ce que j’ai appris depuis, c’est quil en court dans la mesme forme sur tout le monde conversations
entre Mr De Maurepas et Mr De Vergennes
entre Mr de Maurepas et Mr Neker
entre la reine et Mr le Cte d’Artois
entre Monsieur et Madame
entre Me de Voltaire et Mr de Villette
enfin entre Mlle D’Eon et moi La Belle chute !
cela ne finit plus ; mais ne vaut pas la peine quon en mette son bonnet de travers. Et sen occuper serait donner de l’importance a des méchancetés aussi plates que reprehensibles.
Je portais avant hier a Mr Le Cte de Maurepas mon portefeuille plein de papiers sur mes douloureux travaux. J’ai pu juger par l’ambiguité de ses reponses ce que je savais déjà. Le regne des soupçons est arrivé — tant mieux ce sera celui des justifications. La taupe qu’on nomme méchanceté recommence a travailler en dessous. Mais il y a dans ces rapports d’iniquités des choses si absurdes qu’il est bien étonant qu’un homme aussi éclairé que Mr Le Cte de Maurepas s’en laisse affecter. Je veux si le tranquiliser sur ma conduite, que je l’ai prié de me permettre d’en rendre le compte le plus détaillé, au plutôt.
Serais ce trop vous fatiguer, Monsieur Le Comte, que de vous supplier de le recevoir vous mesme ? En deux heures de travail, vous aurés tout vu. Car ce n’est pas seulement comme négotiant que je veux compter, c’est comme bon français ; et il faut que je puisse parler librement a celui qui fera ce travail avec moi. Rendés moi ce signalé service. Au moins je serai sur de n’etre pas jugé par l’inimité, et le peu que j’ai fait de bien sera méconnu ni dissimulé.
Je vous envoye ci joint l’extrait d’une lettre de Londres qui mérite bien qu’on s’en occupe.
J’y joins aussi l’instruction que je crois vous devoir sur une sotise qui se fait dans ce pays cy et que vous n’approuverés surement pas plus que moi, dans les termes ou sont les choses.
Un homme s’avisa de lever des recrues de soldats pour faire passer en géorgie ou en virginie. On a desiré que je leur donasse passage sur l’un de mes vaisseaux. Cette corvée n’est d’aucune utilité a l’amérique et n’est bonne tout au plus par le bruit que cela fera qu’a vous donner un air d’alliance ouverte avec l’amérique et de faire jetter les hauts cris aux anglais. Si vous pensés comme moi a cet egard, Monsieur le comte, renvoyés moi la liste de tous ces bandits engagés ; je vous dirai alors ce qu’on peut faire pour arretter tout ce train inutile et l’arreter sans bruit.
Me Le Cte de Maurepas m’avait promis pour toute récompense de mes travaux de ne jamais me juger sans m’avoir entendu. Il ne me tient pas parole. Moi je lui ai promis d’etre toujours un bon et fidele travailleur et je lui tiendrai parole, malgré tout ce qu’on fait pour me dégouter de mes travaux. Je n’ai pas besoin de sortir de mon cabinet pour savoir quels sont les gens qui parlent, ce qu’ils disent, ce qu’on en croit, les mesures qu’on prend pour s’en assurer. Tout cela fletrit le cœur, mais ne détruira ni mon courage, ni mon zele, ni ma fidelité.
Je vous présente toujours ma tres respectueusement recconaissance.
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