Londres, le 14 juillet 1775.
Monsieur le comte,
J’ai toujours éprouvé que les secrets des gouvernements étaient plus aisés à pénétrer que ceux des particuliers. Ce qu’une nation a intérêt de faire, soyez toujours certain qu’elle le fera, si elle le peut, ou si son ministère n’est pas imbécile ou vendu ; car les nations n’ont entre elles d’autre morale que la politique et d’autres lois que le droit naturel. Il n’en est pas ainsi des particuliers, dont les intérêts cachés, froissés et restreints en mille manières, doivent plutôt se deviner que s’apercevoir : d’où il suit qu’une commission ouverte est bien plus facile à remplir par un ambassadeur qu’une affaire sourde et mystérieuse par un agent secret ; et voilà mon éloge tout fait, c’est déjà quelque chose. Il serait plus touchant dans une bouche impartiale ; mais faute d’un tiers qui puisse s’en charger, j’ai ajouté l’emploi de me louer à celui de bien besogner. Il n’y a tout au plus ici qu’une demi-faute.
Quoi qu’il en soit, monsieur le comte, je crois avoir au moins coupé une tête de l’hydre anglaise. Je tiens à vos ordres le capitaine d’Eon, brave officier, grand politique et rempli par la tête de tout ce que les hommes ont de plus viril. Je porte au roi les clés d’un coffre de fer bien scellé de mon cachet, bien déposé, et contenant tous les papiers qu’il importe au roi de ravoir. C’est ainsi que j’en usai envers le feu roi au sujet d’un autre expatrié dont on redoutait la plume. Au moins, pendant que je vais essayer de finir auprès de vous l’œuvre commencée auprès de d’Eon, le roi et vous serez bien certains que tout reste in statu quo en Angleterre, et qu’on ne peut abuser de rien contre nous, d’ici à la fin de la négociation, que je crois à peu près finie.
J’irais, dès ce moment, vous donner tous les détails de mes soins et de mon travail, si je n’étais chargé que d’un seul objet ; mais je suis à la fois chargé de quatre, et je me vois obligé de partir pour la Flandre avec milord Ferrers et dans son vaisseau. Il ne serait pas juste que le roi et M. de Sartines fussent moins contents de moi que le roi et M. de Vergennes.
En politique il ne suffit pas de travailler, il faut réussir ; ou bien l’on obtient pour salaire, au lieu de récompense, qu’un sourire amer, et l’on n’est qu’un pauvre homme. Je vais donc tâcher de réussir ; et je ne me reposerai plus que je ne vous aie instruit du véritable état de choses en Angleterre, lequel état devient plus important à bien connaître de jour en jour ; et sitôt que je serai aussi tranquille sur les objets de M. de Sartines que je le suis déjà sur notre amazone, je me rendrai à Versailles recevoir la couronne civique et la permission de me reposer, dont je commence à sentir que j’ai grand besoin.
Je profite de la première occasion sûre de faire jeter une lettre à la poste de Calais, pour vous apprendre, sans qu’on le découvre à Londres, que j’ai mis dans les mains du roi des papiers et une créature qu’on voulait faire servir contre lui à tout prix.
Je dis sans qu’on le découvre à Londres, car c’est une grande question ici que de deviner ce que j’y viens faire ; mais qu’arracher d’un homme qui ne parle point et qui n’écrit point ?
Je suis avec le plus respectueux dévouement, monsieur le comte,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
P. S. Voulez-vous bien, monsieur le comte, vous charger de remettre l’incluse à M. de Sartines lui-même. Et pardon.
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