Paris, ce 4 aoust, 1789.
Mr Lauffin, Président
des traites foraines à Rethel
Mazarin, en Champagne.
Il n'y a peut etre que vous, Monsieur le Président, qui ne sachiéz pas ce que nous avons appris à l'Europe entière il y a près d'un an, par la voie du Courrier de l'Europe et des gazettes etrangères; les francaises nous etant fermées, à savoir que toutes les editions de Voltaire sont achevées et en pleine livraison au dernier volume près, contenant sa vie et la table, qui sera distribué à part.
Il n'y a peut etre que vous Monsieur qui ignoriez aussi que les deux lotteries gratuites, composant ensemble un présent de près de 100 mille ecus fait par nous à nos souscripteurs ont été tirées publiquement; à leurs epoques, il y a plus de 3 ans; que, pour l'edition du 1er. In 8°, tous les Nos. portant un 4 à l'unité, et pour les 2° editions in 12. tous ceux portant un 6, ont gagné des lots, constatés, en argent, pour ou en exemplaires, et sont payés à mesure qu'on se présente pour les recevoir.
Il n'y a peut etre que vous enfin qui ne sachiez pas mesme qu'il reste à livrer aux souscripteurs de l'in 12. 24 volumes, et non pas 13. On peut bien ignorer ces choses à Réthel Mazarin en Champagne, quand on n'y lit pas les papiers publics etrangers: mais ce qu'on doit savoir en tout pays, Monsieur; c'est qu'avant de donner des leçons d'equité aux autres, on ferait bien d'examiner si l'on n'a pas besoin soi meme de quelques lecons de prudence, de discrétion et de politesse; car ce n'est pas assés d'etre Président des traites foraines à Réthel Mazarin en Champagne, il faut etre honeste, avant tout: c'est une chose convenue.
Mais, comme le ton que vous prenez avec un homme qui ne vous doit rien, me cause plus d'etonement que d'humeur; je répondrai cathégoriquement à chaque article de votre lettre.
Je ne connais point le Sr. Havé de Reims, qui, dites vous, est mon Correspondant, et n'ai jamais eu de relation avec lui. Un Mr. De Laborde d'Etampes, a pris chez moi une centaine de ces petites souscriptions in 12, qu'il a distribuées (avec la retenue d'une remise à lui accordée,) dans diverses provinces de France. J'ai su par lui, qu'il en avait placé quelques unes à Reims, dont il avait, dit il, bien de la peine à se rembourser; car il a payé dans mes bureaux 12 £ par souscription; ce qui, comme vous voyez, ne m'a constitué débiteur de personne; puisqu'on ne recoit d'argent chez moi pour toutes les éditions de Voltaire, qu'à mesure, en raison, et dans le moment de chaque livraison partielle.
Cette conduite assez pure, dans une affaire qui, depuis dix ans, a fait sortir plus de 3 millions de ma caisse; lesquels y rentreront quand il plaira au ciel; qui me cause une perte de plus de 700 mL., sans y comprendre les intérèts, que je supporte patiemment, pour le seul honneur de remplir mes engagements pris envers l'Europe entière; la délicatesse avec laquelle j'ai fait tirer et payer une lotterie gratuite etablie pour 6 mille souscripteurs, et qui n'etait pas due, puisque nous avons à peine eu 19 cent souscripteurs; cette conduite plus que généreuse, au milieu des persécutions de tout genre, ministerielles, sacedotales, parlementaires &c. vous parait elle avoir quelque rapport aux miserables indecens reproches que vous vous permettez envers moi, pour une souscription de 12 £, qui vous vient de la 3º main, ou vous n'etes pas en avance, et du défaut de livraison à laquelle, votre négligence, ou celle du Sr. Havé est seul coupable, et non pas moi?
Jugéz maintenant Monsieur quelle figure fait une sortie comme la votre, à travers une affaire immense aussi ruineuse que compliquée; et dont tous les engagemens sont remplis avec fidélité, malgré les troubles qui ont fait courir à mes immenses magazins contenant ici, plus de 15 cent mille volumes imprimés, 20 fois le risque d'etre pillés et brulés par la populace effrenée, qui voit, ou feint de voir des armes, ou du bled partout!
Le danger que l'Europe a couru d'etre privée du plus beau monument littéraire de ce siecle, m'occupe plus que ma ruine, que cet accident eut causé.
Mais puisque, malgré vos judicieux mécontentemens, vous voulez bien me faire la grace encore de vous dire mon serviteur, avec les sentimens les plus parfaits; permettez moi, pour n'etre point en demeure avec vous, de vous assurer que je suis avec la reconnaissance la plus exquise de vos lecons,
Monsieur le Président
Votre tres humble et très obéissant
Serviteur Caron De Beaumarchais
Soldat citoyen de la garde Bourgeoise de Paris
et milice
Quant au compliment ironique dont vous vouléz bien m'honorer sur les douze mille francs que j'ai envoyés aux pauvres du faubourg St. Antoine; je vous répondrai simplement que c'est à mon inscu que le Journal en a parlé. Je le regrette d'autant plus qu'il vous a servi de prétexte pour outrager un citoyen qui n'a aucun tort envers vous, et n'en a envers personne.
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