Londres le 23 janvr.1792
J'ai sçu, Madame, par une lettre de ma femme, qui a glissé, comme du mercure entre les doigts de ceux qui les retiennent; le bon procédé de votre cher mari, sur un dernier payement de 15 mille francs, qu'on devait lui faire chez moi. Je lui adresserais mes remercimens à lui-meme, si je pouvais multiplier mes lettres.
Mais, comme je sais à peine si celle-ci vous parviendra, permettez qu'il les reçoive par vous; en vous fesant les miens sur la peine que je vous prie de prendre, en remettant cette lettre à ma femme, qui est dans la desolation.
Pourquoi se desoler! Ne fais-je pas ce que je ne dois! Je prouve que j'ai vingt fois raison; n'ai-je pas accompli tout ce qui est en moi! C'est le devoir des autres de me faire justice; et j'irais la solliciter en personne, sur la confiance parfaite que m'a donné une reponse du ministre de la Justice. Ah! La plus consolante possible! Si je n'etais pas retenu dans ce paÿs, par l'obligation pecuniaire d'achever de donner des suretés convenables à un créancier de dix mille livres sterlings, qui m'a fait arrêter, quand il m'a vu determiné à m'aller mettre en prison à Paris. Plus retenu encore par l'obligation d'honneur, que j'ai contractée envers deux Anglois genereux, qui se sont rendus caution pour moi; non qu'ils payeraient ma somme dans tous les cas; mais, qu'ils la cautionnaient, si je manquais à la parole donnée de rester dans ma chambre à Londres pour m'en aller en France; au moyen de laquelle parole, je suis sorti du Banc du Roi.
Mais par une circonstance aussi bizarre que le reste de ma triste destinée; en vertu du Bill qui permet aux ministres de faire partir d'Angleterre ceux qu'ils suspecteront de servir le Jacobinism; je viens d'apprendre que je suis sur la liste de ceux qu'ils renvoyent. Ainsi, pendant que l'on me pille en France, sous prétexte d'emigration on me fait partir d'Angleterre, comme un enragé Jacobin! D'où il va resulter, Madame, que je dois etre baloté, entre les droits du créancier: lequel pretend qu'en loi, on ne peut lui ravir son gage; qui est moi; & la raison d'Etat qui dit, que tout doit lui ceder! Et moi, passif au milieu du debat, j'attens quelle en sera l'issue soit pour aller en France soit pour rester ici, jusqu'aux suretés promises.
Pendant ce tems, je jouis du benefice d'etre prisonnier; n'etant detourné par personne, je travaille jour & nuit à bien prouver l'infamie qu'on me fait en France.
La precieuse reponse du ministre de Justice soutient mon courage et je touche à la fin de mes brulans travaux. C'est dans la derniere partie du grand Memoire que je termine que ce ministre recevra mes touchantes actions de grace. Il y a donc Madame de la justice en France; et meme parmi nos ministres! Il y a plus, il y a du courage; & quand je lis dans ma retraite, les sages lettres du ministre Roland; au milieu des horreurs dont il est menacé; mon cœur lui fait hommage, et je l'embrasserais: Ah! J'ai toujours bien vu, qu'il etait pour zero, dans l'intrigue qui me vexait! Elle est attroce cette intrigue: mais elle est maladroite et ne sait pas conduire son affaire; et c'est moi qui vas le prouver.
Mais comment osai-je esperer que l'on s'occupera de moi, au milieu des désolations qui font de notre France un séjour de deuil ou d'effroi! Je suis trop loin pour bien juger.
Pardon, je vous ennuye; mais j'ai connu votre âme; elle est douce & sensible. Avec un esprit eclairé, vous n'êtes point une femme ordinaire! Et vous pardonnerez à mes gémissemens, m'agréant les voeux du pauvre prisonnier, pour le bonheur dont vous etes si digne! et qui le signe
Beaumarchais
On parle ici de massacres arrivés à Paris - malgré la douleur que j'en ressens; j'espère encore que ces nouvelles se trouveront fausses, comme tant d'autres!
Mde Panckoucke.
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