Je l’ai fini, Monsieur, cet étonnant mémoire. Je maudissais hier les visites qui interrompaient cette délicieuse lecture, et, quand elles étaient sorties, je les remerciais d’avoir prolongé mes plaisirs en les interrompant. Bénis soient au contraire et à jamais le grand cousin, le sacristain, le publiciste et tous les respectables qui nous ont valu la relation de votre voyage en Espagne ! Vous devez des récompenses à ces gens-là. Vos meilleurs amis ne pouvaient vous faire aussi bien valoir, par leurs éloges et leur attachement, que vos ennemis ont fait en vous forçant de parler vous-même de vous-même. Grandisson, le héros de roman le plus parfait, ne vous vient pas à la cheville du pied. Quand on vous suit chez ce M. Clavijo, chez M. Whall, dans le parc d’Aranjuès, chez l’ambassadeur, chez le roi, on palpite, on frémit, on s’indigne avec vous. Quel pinceau magique que le vôtre, Monsieur ! quelle énergie d’âme et d’expressions ! quelle prestesse d’esprit ! quel mélange incroyable de chaleur et de prudence, de courage et de sensibilité, de génie et de grâce ! J’eus l’honneur de voir hier Mlle d’Ossun, et nous parlâmes de vous, de votre mémoire ; peut-on parler d’autre chose ? Elle me dit que vous aviez passé à sa porte. Si vous aviez besoin de la rencontrer, elle vient assez exactement les dimanches aux Pavillons, et je vous offre de vous y rassembler. C’est une fille du premier mérite, dont la tête et le coeur sont excellents ; mais, à propos de coeur et de tête, qu’en faisiez-vous chez Mme de Saint-Jean ? Vous m’y paraissiez aimable comme un joli homme, et ce n’est pas la façon de l'être la plus attrayante pour une vieille femme telle que moi. J’ai bien vu que vous aviez de l’esprit, des talents, de la confiance, des agréments dans le commerce ; mais je n’aurais jamais deviné en vous, Monsieur, un vrai père de famille et l’auteur sublime de vos quatre mémoires ; il faut que je sois bien bête et que les points qui forment un cercle brillant, comme était celui de cette femme charmante, éblouissent, fatiguent une sauvage de mon espèce jusqu’à l’empêcher de les distinguer.
Recevez mes remercîments de l’enthousiasme où vous entraînez vos lecteurs, et les assurances de la véritable estime avec laquelle j’ai l’honneur d’être, Monsieur, etc.
Guichard de Meinières
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